nymphe
A l'ombre du vent (1)
© Zoridae - 15.05.08 | 22:49
[Je vais me bricoler une nouvelle bannière. Je ne sais pas combien de temps cela va nécessiter aussi, inquiète de laisser mon blog sans vie pendant ce temps, j'ai fouillé dans mes cartons et j'ai trouvé une nouvelle qui date de plusieurs années. Lorsque je l'avais écrite, je venais de lire Les oiseaux de Fra Angelico d' Antonio Tabucchi et, sans avoir tout compris, je me sentais imprégnée de son style, entre mysticisme, poésie, et lyrisme. J'avais décidé, pour m'amuser de rédiger une nouvelle mêlant son style (du moins son imitation) et mon histoire. Le résultat s'intitule L'ombre du vent.]
Le soleil pianote dans tes cheveux ; ses longs doigts d'or glissent entre les tresses de la jalousie qui clôt notre fenêtre ; caressent ton visage. J'entends ; j'entends ceci dans tes cheveux ; sur ton front ; tu as vieilli depuis que je te connais ; c'est un fil dont l'argent brille dans l'or du jour ; un sillon au coin de tes yeux, émouvant comme une appogiature ; le soleil prend son souffle ; la jalousie bat contre la fenêtre. Maintenant c'est ta joue qui chante, dorée, et je la mordrais bien. Je me souviens. Cette nuit j'ai rêvé de toi. Je te disais : je t'aime plus que je ne m'aime, je t'accepte mieux que je ne m'accepte. Je te disais : tu es le soleil et l'ombre. Je me mets à chanter ces mots là dans tes cheveux comme des touches de couleur. Une mèche sous mes doigts, ta peau contre ma peau, je pianote et le soleil avec moi. Je pense : la mort n'existe pas, la séparation n'existe pas.
A ton réveil, tes yeux sont vagues, tu les froisses avec tes mains et lorsque tu les ouvres encore, leur douceur me saisit. Je dis : sortons sur la terrasse. Tu déplies ton grand corps. Tu me suis. Tes pas effleurent le sol en chuchotant. Dehors, l'air tremble au dessus des flots ; un moucheron frôle nos ombres étendues sur le toit que nous dominons ; un enfant lâche des cailloux de toutes les couleurs dans une bouteille en plastique. Soudain tu me demandes : nous irons sur le rocher tout à l'heure ? Oui, nous irons. Nous nous installerons à notre place habituelle, cachés, heureux. A l'ombre du vent. nous crierons pour nous comprendre, les voix accablées par le crépitement des vagues embrassant la terre et les appels des mouettes qui ressemblent à des rires de fous.
C'est ainsi que passent nos journées de vacances.
Le soir nous rentrons de promenade, les bras pris l'un dans l'autre. Nous avons mangé des huîtres et bu du vin blanc. Le mistral a imprimé sa colère dans le ciel en cuisant sillages roses. Nous avançons en admirant tout autour de nous.
Mais ! Souviens-toi !
Ce soir-là nous sommes rentrés plus tard. Nous avions dîné au restaurant d'un plateau de fruits de mer. Nous nous regardions de côté, tristes et pâles dans la nuit. Soudain je me suis écriée : pourquoi avoir parlé de tout ça ? C'est inutile. Nous ne saurons pas. Tu as répété : nous ne saurons jamais.
Qui de nous l'a évoqué en premier, cela je l'ai oublié. Je te raconte souvent des histoires que tu trouves tristes ou macabres ; les derniers mots exprimés par mon grand-père sans que je les comprenne ; sa main dans la mienne, sèche, aux ongles coupants ; mes yeux brillent alors et je te raconte l'Espagne que ma grand-mère a fui en 1939, ce que je sais de l'exil. Parfois je suis pitoyable et les mots qui jaillissent de ma bouche me portent au désespoir. D'où vient ce besoin de souffrir ? Car c'est un besoin, le besoin d'eux, de les sentir encore, physiquement, d'éprouver des sentiments vivants pour eux ; ceux qui sont morts et qui me manquent.
Peut-on dire, de façon anodine, j'aime ma grand-mère alors qu'elle est morte depuis longtemps ? Non !
Comme c'est étrange... Le plus souvent on destine des mots d'amour à une personne concernée. Sinon le silence doit sceller l'absence comme la pierre tombale qui pèse sur le cercueil.
Du reste, qu'éprouver d'autres pour des disparus ? De la colère ? De la jalousie ? Ces sentiments sont liés au quotidien, à une présence.
L'amour et la peine ne cesseront jamais.
Jamais !
A ton réveil, tes yeux sont vagues, tu les froisses avec tes mains et lorsque tu les ouvres encore, leur douceur me saisit. Je dis : sortons sur la terrasse. Tu déplies ton grand corps. Tu me suis. Tes pas effleurent le sol en chuchotant. Dehors, l'air tremble au dessus des flots ; un moucheron frôle nos ombres étendues sur le toit que nous dominons ; un enfant lâche des cailloux de toutes les couleurs dans une bouteille en plastique. Soudain tu me demandes : nous irons sur le rocher tout à l'heure ? Oui, nous irons. Nous nous installerons à notre place habituelle, cachés, heureux. A l'ombre du vent. nous crierons pour nous comprendre, les voix accablées par le crépitement des vagues embrassant la terre et les appels des mouettes qui ressemblent à des rires de fous.
C'est ainsi que passent nos journées de vacances.
Le soir nous rentrons de promenade, les bras pris l'un dans l'autre. Nous avons mangé des huîtres et bu du vin blanc. Le mistral a imprimé sa colère dans le ciel en cuisant sillages roses. Nous avançons en admirant tout autour de nous.
Mais ! Souviens-toi !
Ce soir-là nous sommes rentrés plus tard. Nous avions dîné au restaurant d'un plateau de fruits de mer. Nous nous regardions de côté, tristes et pâles dans la nuit. Soudain je me suis écriée : pourquoi avoir parlé de tout ça ? C'est inutile. Nous ne saurons pas. Tu as répété : nous ne saurons jamais.
Qui de nous l'a évoqué en premier, cela je l'ai oublié. Je te raconte souvent des histoires que tu trouves tristes ou macabres ; les derniers mots exprimés par mon grand-père sans que je les comprenne ; sa main dans la mienne, sèche, aux ongles coupants ; mes yeux brillent alors et je te raconte l'Espagne que ma grand-mère a fui en 1939, ce que je sais de l'exil. Parfois je suis pitoyable et les mots qui jaillissent de ma bouche me portent au désespoir. D'où vient ce besoin de souffrir ? Car c'est un besoin, le besoin d'eux, de les sentir encore, physiquement, d'éprouver des sentiments vivants pour eux ; ceux qui sont morts et qui me manquent.
Peut-on dire, de façon anodine, j'aime ma grand-mère alors qu'elle est morte depuis longtemps ? Non !
Comme c'est étrange... Le plus souvent on destine des mots d'amour à une personne concernée. Sinon le silence doit sceller l'absence comme la pierre tombale qui pèse sur le cercueil.
Du reste, qu'éprouver d'autres pour des disparus ? De la colère ? De la jalousie ? Ces sentiments sont liés au quotidien, à une présence.
L'amour et la peine ne cesseront jamais.
Jamais !
