culture
La nausée
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18.03.08 | 16:23
En réponse à certaines remontées plus ou moins bien vécues...
La Nausée Jean-Paul Sartre
Sous prétexte qu’il se serait trompé dans ses engagements politiques, on en a déduit que Jean-Paul Sartre eut aussi le tort de véhiculer des idées retorses et dépassées, quand bien même sa pensée, de par sa dénonciation du carcan de l’individualisme, n’a jamais été autant d’actualité. Nous avons pu notamment constater ce dédain malavisé au gré de forums où quelques intervenants imbus de préjugés n’hésitent pas à qualifier Sartre de "concepteur de conneries" - ce qui d’ailleurs ne les empêche pas de le citer en sachant toujours dénicher la perle présentée comme l’exception - alors que l’on comprend très vite qu’ils n’ont pas lu une ligne de l’auteur.
L’extrapolation hors contexte de la fameuse petite phrase "L’enfer, c’est les Autres" a contribué à cette méprise interprétative. Même des personnes dont le métier est pourtant de penser le présentent encore comme une sorte de fauteur de troubles pour avoir érigé en système l’aliénation de l’individu, sa description dramatique du rapport à Autrui admettant une impuissance fondamentale face à la perspective de l’altérité. Ce que n’a jamais dit Sartre en ces termes, puisqu’au contraire il s’évertua à prêter à tout existant un potentiel de valeurs, chaque homme étant susceptible d’établir avec les autres des liens authentiques, et étant aussi capable de développer son sens des responsabilités, à condition de l’avoir décidé en choisissant la voie de la raison, c’est-à-dire en ne perdant pas de vue la dimension éthique dans chacun de ses actes. Cette authenticité à visage humain nous est dévoilée dans La Nausée avec l’intensité contemplative précédant la faculté analytique de la conscience. Même si la lucidité peut engendrer de terribles visions...
... Après avoir beaucoup voyagé, Antoine Roquentin se pose à Bouville, quiète bourgadeaux relents surannés de bourgeoisie, occupe son quotidien entre le "Rendez-vous des cheminots", où il y écoute en boucle Some of these Days, et la bibliothèque où il travaille sur une thèse consacrée à M. de Rollebon, un aventurier du XVIIIème siècle ; se lie d’amitié avec l’Autodidacte, un humaniste qui a entrepris de lire tous les livres par ordre alphabétique. Il visite aussi le musée dans lequel sont exposés les portraits des notables, ces Salauds qui se croient supérieurs aux masses laborieuses de par leur filiation et leur condition sociale, série de visages "dépouillés de la mystérieuse faiblesse des visages d’hommes", alignement de faces "nettes comme des faïences". Puis Roquentin reverra Anny, partie quatre ans plus tôt et mettant ainsi un terme à leur relation, devenue "une lourde femme désespérée" tandis qu’autrefois elle rayonnait, toujours en quête de "moments parfaits". En somme, il ne se passe pas grand chose... si ce n’était la révolution dans sa conscience affligée par l’angoisse, Roquentin s’engonçant peu à peu dans les confins d’un étrange présent, une réalité qui se dérobe. Tout lui apparaît différent, chamboulé. S’éveillant au coeur d’une inquiétante journée, il découvre le trop-plein et la contingence. Est-ce lui ou le monde qui a changé ? En tout cas l’insidieuse métamorphose de toutes ses sensations a raison de lui, et il éprouve alors la nausée, trouble atteignant son paroxysme lors de la scène d’anthologie au jardin public, où il reste pétrifié devant la racine d’un marronnier s’enfonçant dans la terre.
"Les arbres flottaient. Un jaillissement vers le ciel ? Un affalement plutôt ; à chaque instant je m’attendais à voir les troncs se rider comme des verges lasses, se recroqueviller et choir sur le sol en un tas noir et mou avec des plis. Ils n’avaient pas envie d’exister, seulement ils ne pouvaient pas s’en empêcher (...) Je savais bien que c’était le Monde, le Monde tout nu qui se montrait tout d’un coup, et j’étouffais de colère contre ce gros être absurde. On ne pouvait même pas se demander d’où ça sortait, tout ça, ni comment il se faisait qu’il existât un monde, plutôt que rien ; ça n’avait pas de sens, le monde était partout présent, devant, derrière. Il n’y avait rien eu avant lui. Rien. Il n’y avait pas eu de moment où il aurait pu ne pas exister".
Il s’avérerait incorrect de ne voir dans ce récit intimiste qu’un exercice philosophique réarrangé sous une forme romanesque. La Nausée est bien plus que cela, à la fois promenade méditative et romance sentimentale, cahier de bord d’un homme au bord de la rupture, habile montage de séquences alternant le banal et le singulier, comme un roman qui contiendrait un entrelacs de romans condensés, s’enchevêtrant à la manière de souvenirs restitués après épurement du foisonnement de la pensée.
Jean-Paul Sartre, La Nausée, Folio/Gallimard, 256 p.
Sartre, l’ennemi du colonialisme
(1/2) 22 avril 2004, par L’Ami universel
La Nausée
(2/2) 18 avril 2004, par Yannick
Sartre, l’ennemi du colonialisme
22 avril 2004, par L’Ami universel
"L’Europe, ce continent gras et blême finit par donner dans ce que Fanon nomme justement le narcissisme. Cocteau s’agaçait de Paris, cette ville qui parle tout le temps d’elle-même. Et l’Europe, que fait-elle d’autre ? Et ce monstre sureuropéen, l’Amérique du Nord ? Quel bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes. De bons esprits, libéraux et tendres - des néo-colonialistes en somme - se prétendaient choqués par cette inconséquence, erreur ou mauvaise foi : rien de plus conséquent, chez nous, qu’un humanisme raciste puisque l’Européen n’a pu se faire homme qu’en fabriquant des esclaves et des monstres."
Jean-Paul Sartre, 1961, extrait de la Préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon.
La Nausée, extrait
La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein. - Ce n'est rien: la Chose, c'est moi. L'existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J'existe.
J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ça remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux. Il y a de l'eau mousseuse dans ma bouche. Je l'avale, elle glisse dans ma gorge, elle me caresse - et la voila qui renaît dans ma bouche, j'ai dans la bouche à perpétuité une petite mare d'eau blanchâtre - discrète - qui frôle ma langue. Et cette mare, c'est encore moi. Et la langue. Et la gorge, c'est moi.
Je vois ma main, qui s'épanouit sur la table. Elle vit - c'est moi. Elle s'ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l'air d'une bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m'amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes d'un crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort: les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles - la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s'étale à plat ventre, elle m'offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant - on dirait un poisson, s'il n'y avait pas les poils roux à la naissance des phalanges. Je sens ma main. C'est moi, ces deux bêtes qui s'agitent au bout de mes bras. Ma main gratte une de ses pattes, avec l'ongle d'une autre patte; je sens son poids sur la table qui n'est pas moi. C'est long, long, cette impression de poids, ça ne passe pas. Il n'y a pas de raison pour que ça passe. A la longue, c'est intolérable... Je retire ma main, je la mets dans ma poche. Mais je sens tout de suite, à travers l'étoffe, la chaleur de ma cuisse. Aussitôt, je fais sauter ma main de ma poche; je la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens son poids au bout de mon bras. Elle tire un peu, à peine, mollement, moelleusement, elle existe. Je n'insiste pas: ou que je la mette, elle continuera d'exister et je continuerai de sentir qu'elle existe; je ne peux pas la supprimer, ni supprimer le reste de mon corps, la chaleur humide qui salit ma chemise, ni toute cette graisse chaude qui tourne paresseusement comme si on la remuait à la cuiller, ni toutes les sensations qui se promènent là-dedans, qui vont et viennent, remontent de mon flanc à mon aisselle ou bien qui végètent doucement, du matin jusqu'au soir, dans leur coin habituel.
Je me lève en sursaut: si seulement je pouvais m'arrêter de penser, ça irait déjà mieux. Les pensées, c'est ce qu'il y a de plus fade. Plus fade encore que de la chair. Ça s'étire à n'en plus finir et ça laisse un drôle de goût. Et puis il y a les mots, au-dedans des pensées, les mots inachevés, les ébauches de phrases qui reviennent tout le temps: "Il faut que je fini... J'ex... Mort... M. de Roll est mort... Je ne suis pas... J'ex..." Ça va, ça va... et ça ne finit jamais. C'est pis que le reste parce que je me sens responsable et complice. Par exemple, cette espèce de rumination douloureuse:
j'existe, c'est moi qui l'entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c'est moi qui la continue, qui la déroule. J'existe. Je pense que j'existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d'exister - et je le déroule, tout doucement... Si je pouvais m'empêcher de penser! J'essaie, je réussis : il me semble que ma tête s'emplit de fumée... et voila que ça recommence:
"Fumée... ne pas penser... Je ne veux pas penser... Je pense que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c'est encore une pensée."
On n'en finira donc jamais?
Ma pensée, c'est moi: voilà pourquoi je ne peux pas m'arrêter. J'existe par ce que je pense... et je ne peux pas m'empêcher de penser. En ce moment même - c'est affreux - si j'existe, c'est parce que j'ai horreur d'exister. C'est moi, c'est moi qui me tire du néant auquel j'aspire: la haine, le dégoût d'exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m'enfoncer dans l'existence. Les pensées naissent par derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête... si je cède, elles vont venir la devant, entre mes yeux - et je cède toujours, la pensée grossit, grossit, et la voilà, l'immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence. (...)
Je suis, j'existe, je pense donc je suis; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense? je ne veux plus penser, je suis parce que je pense que je ne veux pas être, je pense que je... parce que... pouah!
Il est en bras de chemise, avec des bretelles mauves;il a roulé les manches de sa chemise jusqu'au-dessus du coude. Les bretelles se voient à peine sur la chemise bleue, elles sont tout effacées, enfouies dans le bleu, mais c'est de la fausse humilité: en fait, elles ne se laissent pas oublier, elles m'agacent par leur entêtement de moutons, comme si, parties pour devenir violettes, elles s'étaient arrêtées en route sans abandonner leurs prétentions. On a envie de leur dire: "Allez-y, devenez violettes et qu'on n'en parle plus." Mais non, elles restent en suspens, butées dans leur effort inachevé. Parfois le bleu qui les entoure glisse sur elles et les recouvre tout a fait: je reste un instant sans les voir. Mais ce n'est qu'une vague, bientôt le bleu pâlit par places et je vois réapparaître des îlots d'un mauve hésitant, qui s'élargissent, se rejoignent et reconstituent les bretelles. (...)
Jean-Paul Sartre
par jean paul ochon
Tags : culture
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