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politique

Ma vie sans internet

© Trublyonne - source - infos
25.07.08 | 07:19


Au début, c'est juste énervant. L'écran qui reste vide, la page blanche, la connexion qui foire... Zut, comment je vais faire ? On attend, on s'occupe à autre chose. Et puis ça revient. Mais si ça ne revenait pas ? "J'ai été privé d'Internet pendant trois mois. A cette époque, j'étais célibataire et je passais tout mon temps libre sur la Toile, raconte Adrien Klein, 33 ans. J'étais sur Facebook, je draguais sur Meetic, l'ordinateur me servait de télé, de journal... Et puis j'ai déménagé, et là, pas de connexion. Ç'a été un vrai choc. Je tournais en rond, je ne savais plus quoi faire. D'un coup, je m'ennuyais tellement. J'étais au bord de la dépression..." Carrément.

Internet a rempli nos vies. Certaines vies, du moins. D'après l'Insee, 59 % de la population et 80 % des familles ayant des enfants sont branchés au réseau. Selon le Credoc (Centre de recherche pour l'étude des conditions de vie), plus de la moitié de la population considère qu'Internet est utile dans la vie quotidienne. Depuis 2001, 3 millions de personnes supplémentaires s'y mettent tous les ans. Rythme énorme. Pour les 12-25 ans, le Web est la première source d'information et de divertissement, devant la télévision.

Jean-Charles Nayebi, auteur de La Cyberdépendance en 60 questions (Retz 2007), estime à près de 8 % le nombre d'internautes "cyberdépendants". "Depuis que je n'ai plus Internet, je me sens frustré du système, raconte Maurice Morea, retraité. A mon travail, je consultais tout le temps, j'étais accro à Google Earth. Aujourd'hui, je dois faire un effort pour aller vers la culture, et je m'en veux. Alors j'achète des grilles de sudoku. Mais ça ne remplace pas."

A la frustration s'ajoutent de réelles complications du quotidien. "Des gestes qui étaient devenus simples redeviennent compliqués, et du coup on le supporte moins. Quand j'ai besoin d'un billet de train, maintenant, il faut que j'aille en agence. La première est à 25 km de chez moi." Au service communication de la SNCF, on avoue ne jamais s'être penché sur la question.

Des régions entières sont encore dépourvues de l'accès à l'ADSL. C'est le cas de plusieurs villages des Hautes-Pyrénées. Villelongue, par exemple. Là, la distribution est aléatoire. Les deux extrémités du village, par amplification, ont du 512 kilobits/seconde. Au 6, au 13 et au 17,
aussi. Au 5 et au 9, non : on patine à 33. C'est la loterie totale, l'apartheid numérique... Jaime Andreu habite au 9. "Pour aller dans ma messagerie, il me faut quatre minutes. Je ne peux pas regarder une vidéo. J'aimais bien aller sur des sites de musée, consulter les bibliothèques. Je ne peux plus. Pour lire le journal, du coup, je descends à Pierrefitte."

A Estaing, un peu plus loin, au bord d'un superbe lac touristique, même topo. Michel Bourdon, retraité, s'y occupe d'une chorale. "Nos copains nous envoient des photos de leurs petits-enfants, les diaporamas rigolos sur Sarkozy... Parce que tout le monde a l'ADSL. Sauf nous. Et ça bloque. Un jour, une chanteuse m'a envoyé une affiche. J'ai mis 55 minutes à ouvrir le fichier. En plus, je paye à l'heure, pas au forfait." Alors il s'arrange. Une amie lui ouvre sa messagerie tous les matins, lui élimine ses spams et lui met les volumes importants sur une clé USB qu'elle lui donne quand ils se voient. "C'est un inconvénient qui va avec un choix de vie. Ce serait paradoxal de vouloir l'isolement et de se plaindre", dit il, philosophe.

Philosophe, le patron du camping Pyrénées Natura l'est beaucoup moins. Lui travaille toute l'année avec l'international, les Pays-Bas en particulier. "Dès que je reçois plus qu'un simple e-mail, cela prend des heures." Les habitants ont tenté de s'organiser : pétitions, plaintes, proposition auprès de France Télécom de s'unir et de prendre trente abonnements, menaces auprès des mêmes de ne pas garder d'abonnement téléphonique... " Il n'y a pas d'interlocuteur. On appelle Orange, et on tombe sur un incompétent incapable de nous passer quelqu'un d'autre", se plaint Jaime Andreu. Le conseil général veut se saisir du problème. La nouvelle présidente a affirmé que l'ADSL était une de ses priorités. A Villelongue, à Estaing, on attend... Selon une étude australienne, les ménages qui utilisent Internet pour réaliser des achats en ligne, effectuer des opérations bancaires et des réservations ou rechercher des informations administratives économisent quatre heures de temps par semaine.


Problème de riches ? Petits soucis de confort ? Pas seulement. "La fracture autour d'Internet est double, explique le psychanalyste Serge Tisseron, auteur de Virtuel mon amour (Albin Michel, 226 p., 17 euros) : une fracture sociale, qui en rend les tarifs encore prohibitifs pour les plus pauvres ; et une fracture générationnelle qui peut frapper au sein de la même famille." Il y a ceux qui ne sont pas branchés parce que ça ne les intéresse pas. Les personnes âgées, qui pataugent dans les explications, se trompent de touche... Et ceux qui ne peuvent pas l'avoir.

Le Credoc a repéré deux secteurs où l'absence d'Internet entraîne de vraies inégalités : l'école, et la recherche d'emploi. "De plus en plus de professeurs envoient les élèves chercher sur Internet, raconte Sylvia Fabre, documentaliste au collège d'Hourtin, en Gironde. Il y en a encore quelques-uns qui ne l'ont pas. Ce sont souvent ceux qui ont par ailleurs de vrais problèmes sociaux." Robert Charron, professeur de sciences et vie de la Terre dans le même établissement, confirme : "Même s'il y a des accès au centre de documentation et à la salle informatique, les élèves qui n'ont pas Internet chez eux sont plus ou moins défavorisés." D'autant qu'il existe maintenant une épreuve informatique au brevet.

Au service de la délégation aux usagers de l'Internet du ministère de l'éducation nationale, aucun chiffre, aucune donnée exacte sur le nombre d'élèves n'ayant pas accès au réseau n'est disponible. Tristan, 13 ans, 1,50 m et d'immenses yeux bruns, en 5e à Eysines (Gironde), en fait partie. Et le vit mal. "Je dois me débrouiller autrement, aller chez des copains. Mes parents n'ont pas de livres, alors je ne peux rien chercher chez moi. Je vais au CDI (centre de documentation et d'information), mais ce n'est pas toujours libre. Il faut attendre, y aller à heures fixes." Mais ce ne sont pas ces complications scolaires qui le touchent le plus. "Tous mes copains chatent, vont sur MSN, jouent en ligne. Moi, je ne peux pas. Je vais jouer chez eux, mais ce n'est pas pareil." C'est là, face à l'absence de l'écran, plus que dans ses vacances obligées à la cité ou l'exiguïté de son logement, qu'il comprend qu'il est pauvre.



Hubert Prolongeau
Article paru dans l'édition du Monde du 05.07.08.
 
 
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