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Des victimes des Khmers rouges réactivent 25 ans plus tard leurs plaintes

© Tribune des Droits Humains - - source - infos
19.06.08 | 14:28

Par Chheang Bopha/Ka-Set, Phnom Penh- En 1983, plus d’un million de Cambodgiens livraient avec une animosité guère contenue le récit de leur quotidien sous le régime khmer rouge. Les privations, les souffrances, les disparitions. Autant de témoignages dûment consignés qui, accompagnés d’une pétition nationale, devaient atterrir sur le bureau des Nations unies. L’opération était orchestrée par le gouvernement de la République populaire du Kampuchea, placé sous la tutelle d’un Viêtnam en quête de reconnaissance auprès de la communauté internationale, laquelle continuait de légitimer le gouvernement khmer rouge en exil. Ces documents ont pris la poussière à Phnom Penh jusqu’à ce qu’ils soient en partie confiés auCentre de documentation du Cambodge(DC-Cam) en 1997. Cette organisation qui concentre les plus importantes archives documentant le Kampuchea démocratique a décidé de retrouver ces survivants.

Des documents non recevables par la justice

"Commission pour la vérité", c’est le nom de code de cette mission que s’est donné le DC-Cam. Vingt-cinq ans plus tard, il s’agit de réactiver des témoignages déposés dans un Cambodge occupé par le Viêtnam. Leurs auteurs furent encouragés à critiquer vertement les "polpotistes", autant que les "impérialistes américains" ou l’appétit "expansionniste des Chinois", se rappellent aujourd’hui certains d’entre eux. Il ne fallait pas non plus omettre de remercier le Viêtnam qui avait "libéré le Cambodge du joug khmer rouge".

"Ces documents étant fortement connotés politiquement, le DC-Cam a souhaité recueillir à nouveau les histoires de ces personnes, les entendre de vive voix, explique Chi Thirith, responsable du projet lancé au début de cette année, et les aider, pour celles qui le souhaitent, à déposer des plaintes qui soient, cette fois-ci, recevables devant un tribunal", en l’occurrence les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC).

Relancer les plaintes

Dans la province de Pursat, l’équipe du DC-Cam doit encore aller à la rencontre des habitants d’un dernier village, Khsach La Eth. Le chef de ce village a convoqué chez lui une poignée de ses administrés. Ils ignorent le motif de cette réunion et c’est intrigués qu’ils écoutent le chef de l’équipe du Dc-Cam, présent sur les lieux. "Vous avez dans le passé signé une pétition pour faire connaître les souffrances que vous avez endurées sous les Khmers rouges et dénoncer les exactions commises au nom de leur régime. Mais votre voix n’a pas été entendue parce que cette pétition a été oubliée, conservée dans le bureau du Front uni national pour le salut du Kampuchea. On veut vous aider à déposer une vraie plainte contre les anciens responsables khmers rouges maintenant qu’il existe un tribunal internationalisé pour les juger", expose Chi Thirith.

Réveiller les mémoires

L’employé du DC-Cam se met alors à appeler des noms tirés d’une liste qu’il tient à la main. En entendant leurs noms, les anciens pétitionnaires passent de la surprise à l’émotion. Ils avaient oublié. "On vit mieux aujourd’hui. La dureté de cette vie passée, c’est loin maintenant…", s’exclame une femme, laissant apparaître une dentition rougie par le bétel qu’elle mâche.

Pour Chhim Chansie en revanche, c’est comme si c’était hier. Tout est resté gravé dans sa mémoire. "Les gens du comité de recherche étaient descendus dans notre village. Ils nous ont demandé de participer à une pétition. On n’a pas hésité une seconde, on l’a fait. On avait tellement souffert sous les Khmers rouges et après la chute de leur régime. Notre village a essuyé de nombreuses attaques des rebelles khmers rouges. Bien sûr, on redoutait leur vengeance en faisant cela mais la haine et la colère l’ont emporté sur la peur. On voulait qu’ils soient condamnés", rappelle-t-elle.

La frustration de ne pas s’être fait entendre

Chum Sivann non plus n’a pas oublié. Il a perdu sous les Khmers rouges un de ses frères, "tué avec cruauté", et a été le témoin de nombreux actes de barbarie. Il voulait plus que tout témoigner. "On nous a dit que cette pétition constituerait une plainte collective contre Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan. J ’ai attendu. En vain. On n’a jamais eu de nouvelles des suites données à cette initiative. Il n’y a pas eu de procès et on les a laissés vivre en paix. Je suis très déçu", lâche le quinquagénaire, qui a fini, comme les autres, par remiser ses attentes trompées.

"Nous, le peuple, n’avons pas de pouvoir. On est comme un coq en cage. On n’avait pas notre mot à dire sur la liberté accordée aux anciens dirigeants khmers rouges… Alors on a étouffé nos douleurs." Chum Sivann est l’un des premiers à lever la main quand l’équipe du DC-Cam demande qui veut déposer plainte auprès des CETC. Une main qui se dresse dans l’air chaud de l’après-midi avec fermeté. "Je veux le faire pour la mémoire de mon frère. J’attends du tribunal qu’il condamne les anciens chefs khmers rouges, rien d’autre", assène d’une voix grave l’homme.

Des victimes prêtes à saisir cette seconde chance

Des 9 000 dossiers de pétition collectés en 1983, le DC-Cam n’en a hérité que 1 250. Personne ne sait où sont passés les autres. "Les pétitionnaires ont fait preuve de courage à un moment où la sécurité n’était pas assurée sur le territoire cambodgien. Leurs témoignages peuvent aujourd’hui servir au tribunal. On veut les aider à déposer plainte car cette occasion ne se représentera jamais à eux", insiste Chi Thirith, qui précise que le DC-Cam évalue à 10 000 le nombre de plaintes qu’il recueillera dans le pays auprès de ces plaignants de la première heure.

Depuis que ses équipes sillonnent les quinze provinces du Cambodge où a circulé la pétition, les formulaires de plainte à destination des CETC s’accumulent. Certains boudent toutefois cette démarche. "Soit ils disent ne pas avoir confiance dans ce tribunal, soit on les décourage de porter plainte car le seul but qu’ils disent poursuivre est l’obtention de réparations financières à titre individuel", souligne Chi Thirith. A ce jour, ajoute-t-il, quatre anciens pétitionnaires ont fait le choix de se constituer parties civiles plutôt que simples plaignants. Cette fois-ci, ils espèrent bien qu’on ne les laissera pas tomber.

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