tribune libre
Une Occupation tranquille !
© Philippe Bilger / Agoravox - 23.04.08 | 11:11
J’ai envie de parler de Bertrand Delanoë et de l’exposition de photos consacrée à la vie des Parisiens sous l’Occupation, dont Le Parisien et Le Figaro traitent dans de courts articles.
Avant, un petit mot sur cette tendance actuelle regrettable de certains hommes politiques de parler de manière familière ou, pire, vulgaire. Ainsi, Jean-Christophe Lagarde, maire de Drancy, avec Nicolas Demorand sur France Inter. Rien de plus faux que de croire qu’un tel langage vous rapproche de l’auditeur. Bien au contraire, il conduit celui-ci à suspecter la démagogie et la fausse proximité de l’intéressé. Rester naturel est encore la meilleure manière de ne pas s’aliéner le peuple.
Bertrand Delanoë, qui dégaine trop vite avec "ses" citoyens d’honneur - c’est au tour, maintenant, du Dalaï-Lama - a eu, en revanche, totalement raison dans sa gestion de l’affaire liée à l’exposition de photos. Il a refusé de l’interdire contrairement à certains qui, comme Christophe Girard son adjoint (PS) à la Culture, militaient pour son annulation.
De quoi s’agit-il ?
Cette exposition, organisée à la Bibliothèque historique de la ville de Paris (BHVP), permet de voir 250 clichés en couleurs d’André Zucca, un photographe qui collabora au journal pro-allemand Signal . Ils montrent, sous l’Occupation, des Parisiens en pleine douceur de vivre.
La polémique est née de l’absence d’avertissement et du risque de voir des visiteurs se méprendre sur la nature réelle du climat parisien à l’époque. Dans une société cultivée, consciente de son passé et de son histoire, cette manifestation aurait pu être organisée et se dérouler sans l’ombre d’une précaution préalable. Force est de considérer qu’aujourd’hui celle-ci est devenue nécessaire. Le conservateur en chef de la BHVP, Jean Dérens, a d’ailleurs admis que les panneaux d’information installés à l’inauguration n’étaient pas assez "informatifs". Ce qui justifie la démarche du maire de Paris s’engageant à favoriser des débats sur le contexte de l’exposition et l’Occupation à Paris.
Il n’empêche que Bertrand Delanoë a répliqué intelligemment à ses contradicteurs en soulignant qu’il n’était pas indifférent de révéler, alors, la joie de vivre et l’égoïsme de certains quand d’autres éprouvaient le pire. Jean Dérens n’a pas tort non plus quand il souligne que le rôle de la BHVP n’est pas de se muer en "institution pédagogique".
Alors ?
Le scandale ne réside pas dans la tenue d’une telle exposition qu’on aurait pu annoncer en la sous-titrant : Une vision de l’Occupation parisienne, par exemple, mais dans le fait que d’aucuns aient pu suggérer de l’interdire. Dans quelle époque vit-on où apparemment il faut tout mâcher pour le confort du citoyen : la pensée, l’opinion, la mémoire et l’indignation ? Si Bertrand Delanoë n’avait pas tenu ferme et si on avait poussé l’indécence et le mépris du Parisien jusqu’à annuler la présentation de ces photographies au prétexte qu’elles auraient pu nuire à sa santé mentale et civique, on n’aurait fait qu’amplifier ce mouvement qui tend à nous considérer comme des simples d’esprit. En effet, on prend tellement de précautions, pour notre bénéfice paraît-il, qu’on a vraiment l’impression que notre communauté n’est composée que d’imbéciles et de pervers. Par peur de nous voir tomber dans tous les pièges possibles, on serait prêt à nous dispenser de tout.
Je n’ose imaginer l’interdiction de cette exposition parce qu’elle aurait été trop dangereuse pour nos esprits faibles ou incultes. Si on n’avait dû compter que sur le sens du ridicule, rien n’était gagné. Les enseignants ne sont plus respectés comme ils le mériteraient, mais qu’ils se rassurent : beaucoup de citoyens sont pris pour des élèves et les leçons n’ont même pas à être apprises.
Bertrand Delanoë, citoyen d’honneur en l’occurrence. Incontestablement. Heureusement.