tribune libre
La hausse continue du prix des carburants : scénario délirant d'un bouleversement prochain ?
© Paul Villach / Agoravox - 21.05.08 | 07:40

Autrement dit, l’augmentation quotidienne du prix des carburants ne porte-t-elle pas en elle, à court terme, la fin de la civilisation automobile avec les bouleversements immédiats et brutaux du mode de vie qu’elle a produit au XXe siècle. Voit-on revenir le temps où les carrosses étaient le privilège de la fraction la plus riche de la population, du moins tant qu’une alternative énergétique comme l’électricité ou l’hydrogène ne sera pas opérationnelle ?
Un dollar de plus tous les trois jours
Le prix du baril de pétrole a atteint, mardi 20 mai 2008, 129,31 dollars à New York. Depuis des semaines, il augmente quasiment d’un dollar tous les trois jours. C’est en février dernier qu’il a franchi la barre psychologique des 100 dollars. Pour mémoire, en 1999, le baril revenait à 20 dollars et, en 2003, à 30. Du coup, les prix à la pompe atteignent des records : un litre de super sans-plomb 95 tourne autour d’1,50 euro, (soit 10 francs !), et le litre de gazole tend à le dépasser.
Les professions qui sont les plus exposées sont entrées en action : les marins-pêcheurs barrent les ports, les chauffeurs routiers s’apprêtent à renouer avec le blocage des raffineries. Les stations-service dans certaines régions sont prises d’assaut et affichent déjà des cuves vides.
Facteurs structurels et conjoncturels
On sait tous que les cours du pétrole dépendent, disent les experts, de facteurs tant structurels que conjoncturels. L’arrivée des pays « émergents » à l’âge du développement industriel a accru la demande que l’offre ne peut forcément satisfaire, surtout si les pays producteurs entendent maintenir leurs revenus à un niveau élevé. La moindre tension politique dans une région d’extraction accroît aussitôt les tensions sur le marché, qu’il s’agisse de l’Irak, de l’Iran, du Nigéria ou du Venezuela. S’ajoutent à cette occasion les ravages des spéculateurs.
Peut-on imaginer que les prix retombent ? Il ne semble pas. Sans doute, rendent-ils concurrentiel le développement d’autres énergies, et contraignent-ils à des mesures drastiques d’économie. Mais les premières ne sont pas encore opérationnelles et les secondes ont leurs limites. Va donc venir un temps très proche, si ce n’est déjà fait, où nombre de familles vont devoir se servir de moins en moins de leur voiture jusqu’à y renoncer. Quels revenus sont en mesure aujourd’hui de faire face à cette hausse continue des carburants ? Sûrement pas ceux de la majorité des Français.
Vivre sans voiture dans un monde pour voitures
On voit déjà pour une famille les conséquences d’être sans voiture quand elle s’est établie dans le lotissement d’un de ces villages satellites plus ou moins éloignés d’une ville métropole où ses membres travaillent et en périphérie de laquelle se sont concentrés les centres commerciaux. Les transports en commun sont encore loin d’être faciles pour seulement se rendre à son travail ou faire ses courses. Ne parlons plus de voyages : l’avion comme la voiture deviendra lui aussi hors de prix : le tourisme de masse est condamné à une mutation sans précédent. Quant aux produits de toute nature qui pour être offerts aux clients doivent être acheminés par transports, ils ne peuvent eux aussi qu’augmenter du coût croissant des carburants.
On n’ignore pas que, dans le prix d’un litre d’essence, la taxe intérieure sur les produits pétroliers est d’environ 70 %. Mais quand bien même l’État accepterait de la rogner, au train où vont les cours du baril, dans un an ou deux on se retrouvera devant le même problème.
Ce scénario catastrophe est-il délirant ? A-t-il été imaginé par les gouvernants ? Des solutions ont-elles été explorées ? À partir de quel prix du litre d’essence le processus va-t-il s’enclencher ? Attend-on que l’on soit devant le fait accompli pour contraindre les citoyens à s’adapter vaille que vaille à ce bouleversement ? Celui-ci peut-il se faire progressivement en douceur ou au contraire dans la douleur ? La pénurie et le marché noir qu’elle engendre avec son cortège de dissensions, de « siphonages » des réservoirs et d’agressions des réserves, sont-ils inévitables ? Une « policiérisation » accrue au nom de la sécurité ne va-t-elle pas être favorisée ? La société française peut-elle résister sans trop de dommages à un changement de civilisation aussi radical ? Ou bien ce scénario ne peut-il germer heureusement que dans un esprit complètement siphonné ? Paul Villach
