la vie de la cité
Sur la culture du conflit
© Nick Carraway - 20.05.08 | 05:55
Authueil revient sur une déclaration de Jean Pisani-Ferry au sujet de la chronicité des déficits publics. Selon l’économiste, cela serait dû à l’obsession des « conflits de répartition », érigée en horizon dogmatique de l’action politique de la gauche et de la droite réunies, l’une par nécessité idéologique, l’autre par recherche de consensus.
Et donc Authueil d’y sentir encore vifs les derniers avatars d’une vision du monde marxiste, et donc binaire, sur le mode opératoire de la lutte des classes et des conflits d’intérêts. L’argent comme ligne de frontière. Robins des Bois au gouvernement : prendre aux riches pour donner aux pauvres. Non pas par solidarité, mais par justice. Rendre un trop-perçu, le montant de cette plus-value que Marx conchiait comme un dépouillement de la classe ouvrière rendu institutionnel, normal, parce que procédant d’une logique irréfutable.
Marx a-t-il dressé dos à dos la gauche et la droite, les faisant sombrer dans une culture permanente du conflit ? Je connais trop peu le vénérable barbu pour répondre à cette question, et serais bien hardi de pouvoir lier Marx au phénomène de « guerre civile latente permanente » qu’on peut observer dans la vie politique, au moins française. Un dialogue impossible par la mise en opposition directe ; un dialogue le couteau entre les dents. Même si, dans les syndicats, par exemple, certains, comme François Chérèque, tentent d’instiller la culture de la réforme, de la coopération, avec le gouvernement, en l’occurrence le gouvernement Sarkozy. D’abord se convaincre que l’autre ne veut pas de mal, n’est pas un ennemi, pour lui parler : révolution syndicale !
La violence est présente en tous points dans notre vie politique, peut-être aussi dans notre système. Mais, comme en rugby, c’est d’une mimesis de la violence que nous avons besoin en politique. Une lutte et des conflits apprivoisés, régulés, mimés anthopologiquement. Symboliques. Cette violence, parce qu’elle n’est pas circonscrite dans la sphère du jeu, mais de la vie, a tendance à largement déborder de son cadre. La partie n’est plus encadrée par deux coups de sifflet de l’arbitre, mais deux élections, et le terrain n’est pas fait d’herbe, mais d’hommes, de femmes, d’enfants, de leurs vies, parfois dramatiques. Cela devient un jeu sérieux, en quelque sorte.
Ces débordements ne sont pas forcément le lot des hommes politiques, et c’est d’ailleurs un reproche, injustifié, qui leur est souvent fait. Ils s’opposent sur les plateaux, mais trinquent ensemble. Les populistes, de gauche et de droite, ont tôt fait de transformer ces amitiés (depuis longtemps mises au jour par les études prosopographiques des historiens) en crise du système, et d’embrasser toute cette classe politique, qui virevolte allègrement autour de la ligne qui sépare ceux qui s’opposent à ceux qui se rassemblent, dans le grand sac de la corruption généralisée et de la pourriture des représentants des Français. Ces populismes, même s’ils sont restés relativement minoritaires sous la Ve République, en cela que, s’ils ont pu faire de cette critique de la classe politique une partie de leur fonds de commerce, cela ne leur a jamais permis d’obtenir, seul, des élus de la République, montrent qu’il y a une résonance chez certains Français, peut-être chez tous, mais à des degrés divers.
Cette culture de la réforme que la France n’a pas et qui la met violemment en contraste avec les pays qu’on rassemble habituellement et hâtivement sous l’appellation généralisée de « pays du Nord », est-elle un héritage de son modèle politique, un héritage de la modélisation lente, au cours du XIXe siècle, de la démocratie et de la République « à la française » ? Je le pense.
Cela invite surtout à changer de paradigme politique, à rechercher ce qui rassemble plutôt que ce qui oppose. Personne n’a besoin de se démarquer pour exister, pour être bien sûr d’être ce qu’il est. Définir une identité politique par soustraction ne conduit à rien, pas même à s’identifier soi-même. On ne gagne pas à être « le contraire de », l’« anti-quelque chose », ou, pire, le « ni ça, ni ça ». Ou si, l’on gagne quelque chose : la confrontation de blocs idéologiques concrets aux sommets, effrités à la base. Des colosses aux pieds d’argile : les grands penseurs se confrontent sur les grands enjeux, quand, sur le plan local, des hommes des deux blocs travaillent ensemble. Quelle logique ?
Cet état de lutte permanent est le premier symptôme d’un état larvé de guerre civile auquel il ne manque que de lâcher la bride de la lutte purificatrice et de la violence salutaire pour faire sombrer le pays. On en est très loin, fort heureusement, parce que les guerres mondiales et les fascismes constituent encore un repoussoir total. Mais quand même.
Tags: philosophie , PolitiqueCe bulletin a été publié le Mardi 20 mai 2008 6:55 et est classé dans La vie de la cité Vous pouvez suivre les réponses à ce bulletin avec le fil RSS 2.0 . Vous pouvez répondre , ou faire un rétro-lien depuis votre site.
