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morice / AgoravoxÉditionsDernière édition

Cargos de nuit (vague 2)

©  morice / Agoravox -


L’armée américaine en Irak est une gabegie journalière, on le sait. Incapable de s’adapter au pays conquis, il lui faut tout importer, du char au hamburger en passant par les jeux vidéos pour distraire la soldatesque entre deux alertes dans la Green Zone. En 2003 également, il a bien fallu acheminer par conteneurs l’armée américaine au complet. Les avions n’y suffisaient pas, bien entendu, certains gros porteurs étant en révision (le C5 Galaxy), et c’est bien comme ça d’ailleurs qu’on s’est aperçu que quelque chose se tramait, à voir l’intensification des préparatifs dans les ports européens qui y ont participé. On a déjà cité Bremehaven dans le précédent article, on eut aussi citer Anvers, et son terminal du Waasland, sur la rive gauche de l’Escaut . Pour décharger les matériels en provenance des garnisons américaines installées en allemagne, Anvers a servi et sert toujours de plaque tournante, pour alléger le trafic de Rotterdam en particulier. Ainsi en juin dernier, toute une division, la 173eme " Brigade Combat Team" est partie de Schweinfurt et de Bamberg en direction de l’Afghanistan, en transitant via Anvers. En juillet, c’est la "2nd Cavalry Regiment" (devenue "2nd Stryker Cavalry Regiment") qui est partie de Vilseck (avec ses 300 chars Stryker !) pour le même trajet ou presque, puisque là le débarquement se faisait en Irak cette fois . En septembre 2004 c’était l’inverse, avec la " 1st Armored Division " qui débarquait ses matériels usagés embarqués en Irak à bord du USNS Gordon. C’est du lourd qui revient, dont beaucoup en mauvais état après les premiers combats . 70 000 tonnes, allant des chars aux hélicos Blackhawk ou Apache sont ainsi débarqués de quatre transporteurs LMSR ( USNS Brittin , USNS Pomeroy, USNS Benevidez et l’ USNS Watkins) , pour prendre le train pour l’allemagne, les hélicos repartant eux par barges sur le fleuve. Un bateau plus rapide, l’ USNS Denebola étant é galement utilisé à partir d’Anvers. Selon un document de l’armée US, outre les barges, ce sont 45 trains et 500 camions qui ont été nécessaires pour charger le USNS Seay , et le MV Cape Douglas . De la même manière, et dans le sens Allemagne-USA, la 838eme récupérait ainsi ses Apache provenant de la KFOR au Kosovo et au Montenegro via la barge fluviale Dynamica, chargée par le "Rhine River Detachment" , du Rhin vers L’Escaut puis Anvers et un des USNS cités, direction Charleston, SC. D’autres matériels du 838eme repartant eux du Germersheim Army Depot via un bateau civil ordinaire de P&O . Les porte-conteneurs civils servent à tout, on vous l’a dit dans l’épisode précédent.

Bref, la majeure partie des chargements de troupes de l’Otan ou des bases US en Allemagne, quand elle ne part pas de Bremehaven, transite par Anvers ou Rotterdam. Evidemment, à Anvers, la SNCB est dans le coup, qui participe des transferts par voie ferroviaire de ces matériels de guerre. Et tout cela sans qu’on ne s’en émeuve outre mesure. Des chargements dangereux circulent, mais en container on ne les distingue pas, ce doit être ça l’avantage. L’OTAN a trop bon dos, et la France elle ne l’aurait pas accepté à Marseille. On en reste pour autant aux transports légaux. Mais on peut craindre autre chose, via cette filière camion-péniche-porte conteneurs. L’Europe centrale n’est pas si loin que ça, via l ’axe Rhin-Danube . La Roumanie, l’Ukraine, la Serbie ou le Kosovo, la Croatie ne sont pas obligés de passer par la filière Mer Noire, un peu trop surveillée par l’ex-Ursss. Anvers est à portée de fleuve, le port est plus discret qu’Odessa, et les contrôles fluviaux plus souples ou plus discrets. Avec en effet sur place des agences portuaires ou de transit... très spéciales, parfois même installées en plein pays comme au Brabant Flamant, à proximité de la capitale belge, à Tervuren. En la personne de Claudine Fraiture, la gérante du cabinet North Atlantic Consult. Une dame aujourd’hui représentante exclusive des lunettes de visée nocturne ITT, denrée très prisée en ce moment part tout le monde militaire, le représentant français d’ITT étant la Jenoptec qui fournit l’armée du pays. La dame citée n’est pas une totale inconnue. Elle a été mise en examen en 2000 comme associée du marchand d’armes Jacques Monsieur, lui-même lié à François Lasnosky et Patrice Bourges (le propre fils d’Yvon Bourges), tous accusés d’avoir vendu illégalement des armes au vendu des armes en Bosnie-Herzégovine, au Qatar, en Afrique du Sud, au Congo-Brazzaville, au Vénézuela, en Côte d’Ivoire et en Angola... Des profiteurs de guerre , bénéficiant de l’éclatement de l’ex- yougoslavie.

Jacques Monsieur est un cas d’espèce atypique dans le monde des marchands d’armes : c’est un juriste de formation mais aussi un officier de réserve de l’armée belge qui fit plusieurs missions en son temps pour le Service Général de Renseignement (SGR ; ex SGDRA) de l’armée belge. On comprend pourquoi dans ce cas on a autant hésité en Belgique à l’arrêter une fois sa ou ses contrebande(s) découverte(s). Le journal de Morgen révèla en effet le 23 août 1989 qu’il fournissait des armes dans le cadre de l’Irangate, en réussissant même à vendre 600 missiles US Tow à Téhéran... il n’avait en fait qu’un boulevard à traverser pour se rendre au siège de l’Otan, chez qui il avait toujours eu ses entrées.

Monsieur ou un autre consultant très intéressant, un de ses associés. Lasnosky, qui s’appelle aussi Jean-Bernard Lasnaud , qui a aujourd’hui plus de 60 ans et habite... la Floride, où il passait encore avant 2002 des jours tranquilles, fortune faite avec sa firme locale Caribbean Group. "Over the years, Lasnaud, 60, has been sought on a number of arms-related charges - mostly allegations of embargo violations and financial fraud - in France, Belgium and Argentina. A Belgian newspaper reported in 1983 that Lasnaud was convicted in absentia for illegal arms trafficking. He was sentenced to two years in prison, but the newspaper said police could not find him. A few years later, he showed up in the United States". Dans les années 90, il a vendu pour 70 tonnes d’armes à l’Equateur, via l’aide du capitaine Horacio Estrada, un des capitaines argentins de l’époque des tortures (et tortureur lui-même). Ce dernier a fini par être retrouvé mort à Buenos Aires, en train de négocier la vente de 1500 fusils à la Sierra Leone, avec à l’autre bout de son ordinateur... Lasnaud. Les autorités américaines ne l’arrêtèrent pas pour autant malgré cette preuve de son implication dans le trafic. Elles avaient trop besoin de lui, pour armer alors la Croatie sans alerter les vigiles de l’ONU, prompt à faire respecter l’embargo décrété. Les armes, affrétées par Lasnaud, proviendront de l’Argentine, de L’Afrique du Sud, de la Hongrie, de la Slovénie, de Bulgarie, de la Pologne, de l’Ukraine et de... l’ Iran, qui doit écouler alors ses énormes surplus de guerre contre l’Irak. Via Modelex, l’exportateur officiel du ministère iranien de la Défense qui connaît à l’époque sa période faste. Le fils de Lasnaud, Alexandre, reconnaissant même plus tard que des radars chinois auraient aussi été vendus par son père, via l’armée américaine, parfaitement au courant du deal ! Leur correspondant en Croatie est Ante Gotovina , un véritable voyou devenu général croate, recherché par le Tribunal Pénal International et arrêté à Ténérife, le 7 décembre 2005 après une longue cavale. Son procès s’est ouvert le 11 mars 2008 à La Haye. L’homme a fait partie du service d’ordre de JM LePen dans les années 80, au sein de la société de surveillance KO. " Selon les renseignements généraux, KO sert de couverture au Service d’action civique (SAC), organisation secrète créée en 1959, en marge du mouvement gaulliste." On n’a toujours pas compris comment il était sorti de prison en France quelques mois seulement après être tombé pour un vol de bijoux. L’aide d’un réseau d’extrême droite organisé dans plusieurs pays, dont la France à Nice et en Corse, l’a aidé durant toute sa cavale alors qu’on le poursuivait pour crimes contre l’humanité. Chose pour laquelle il devra répondre aujourd’hui. JB Lasnaud, lui, continuant tranquillement ses œuvres sur son site : en vendant même des scanners géants pour conteneurs....

Gotovina, mais aussi Vladimir Zagorec, l’adjoint direct du ministre croate de la Défense dans le gouvernement de Fanjo Tudjman, le dirigeant du pays bien peu regardant (et passablement corrompu lui-même ). Zagovec, lui, ne risquant rien : il est à l’origine de la récupération par Israël d’un exemplaire très prisé de batterie de missiles S-300 Almaz , acheté en 1998 par la Croatie . Et revendu une fortune, pour permettre à Israël de développer les engins de contre mesure. A l’origine du deal, deux firmes : Nevada Trading Lts, sise au Negev, et Winsley Finance. Un deal juteux à 19 millions de dollars. En récompense, les américains laissèrent les Croates lancer leur offensive sur la Krajina, contre les Serbes, provoquant un ressentiment durable encore visible aujourd’hui. " Cette opération , qui se poursuit jusqu’au 15 novembre, est dirigée par Gotovina. Durant ces trois mois, selon l’acte d’accusation du TPIY en date du 21 mai 2001, les forces croates se sont livrées à de nombreuses exactions contre les Serbes vivant dans la Krajina, tuant 150 d’entre eux et entraînant la disparition de centaines d’autres."

Le vendeur argentin étant le président Carlos Menem lui-même, assisté par Monzer Al Kassar , le " prince de Marbella" en raison de ses fêtes fastueuses, lui aussi d’origine syrienne comme Menem. Kassar, arrêté en juin 2007 en Espagne, avait laissé entendre qu’il fournissait en armes et en argent les insurgés irakiens : "In an interview in October of last year with the British newspaper The Guardian, al-Kassar acknowledged he was friends with an alleged leader in the Iraq insurgency who was a relative of Saddam Hussein, but insisted he knew nothing of the man’s role in fighting against t he U.S. occupation ".

Lasnaud avait été arrêté lui à la frontière suisse le 25 mai 2002, puis relâché. Au procès de Jacques Monsieur, débuté le 31 mars dernier dans l’indifférence journalistique générale (c’est à huis clos parait-il !), ce dernier indique avoir livré des hélicoptères MI-24 et MI-8 "Modelex" à l’ancien président Pascal Lissouba, contre des cargaisons de pétrole. Il y explique sans broncher que selon lui il n’avait rien à craindre car il était "couvert" par les services occidentaux (DST, CIA, MOSSAD) via sa société Matimco Ltd (d’origine Mauricienne !). En fait il révèle aussi s’être fait aider par un dénommé David Benelie, en fait de son vrai nom David Azoulay, un homme ayant la double nationalité, israélienne et sud-africaine... et ancien du Mossad (c’est son frère qui avait capturé Eichmann !). Lui même en relation étroite avec Marc Rich, sulfureux homme d’affaires US... ayant acheté du pétrole à l’Iran en pleine crise iranienne des otages ! L’homme, réfugié en Suisse, sera absous en 2001 par Clinton, décidément dans tous les mauvais coups tortueux. Rich est juif, né en 1934, à... Anvers, et avait dû quitter la ville en 1942 sous la pression des nazis. Son accusateur, dans l’affaire de l’irangate, s’appelait Rudolph Giuliani, à l ’époque procureur général... et son avocat s’appelait Lewis Libby  ! Le monde est trop petit, parfois. Rich était en fait lui aussi un trafiquant d’armes notoire :

"Pendant des décennies, Rich détint le contrat exclusif de la commercialisation à l’étranger des métaux précieux soviétiques. Par cette filière, il se livrait à un trafic d’armes de grande ampleur, qui aurait continué jusqu’à récemment, avec la collaboration d’un certain Viktor Bout, un gros trafiquant d’armes sur le « marché noir » russe qui a joué un rôle dans le scandale de corruption qui touche actuellement Ariel Sharon."

Depuis de l’eau a coulé sous les ponts des marchands d’armes : Ariel Sharon est dans le coma et Viktor Bout emprisonné, comme quoi tout arrive. D’autres consultants portuaires sont tous aussi intéressants, surtout s’ils ont leur bureau à Anvers même. La société Falconsult , par exemple. Dirigée depuis 2002 par un homme qui revendique aujourd’hui"26 ans d’expérience" dans les ports de Zeebrugge et Anvers. Avec un poste de directeur, notamment entre 1980 et 2006, chez Hesse-Noord Natie, une autre société d’exploitation de terminaux portuaires. Or c’est cette firme, justement, par lesquels sont passés tous les transbordements militaires US d’Anvers décrits plus haut, notamment déjà ceux de la première guerre du Golfe ! Les trains arrivaient au Vrasenedok, au terminal Hesse-Noord Natie, quais 1237-1239. Un service signé Hesse-Noord Natie qui a dégagé des bénéfices faramineux : en 2003, 12 685 000 $, en 2004, 13 150 000 $, en 2005, 8 000 000 $ et en 2006 encore 1 200 000 $. Le 15 mars dernier encore, l’USS Gilliland venait encore y charger ses matériels de guerre supplémentaires . Notre homme, sur son site d’entreprise, arbore un drapeau anglais... mais pas de drapeau belge. A la place, un drapeau... flamand, ce qui pourrait, à ce stade surprendre. Pas vraiment : tout petit il faisait déjà partie de l’association estudiantine catholique flamande (KVHV, Katholiek Vlaams Hoogstudentenverbond ), et a fondé en 1976 le NSV, un mouvement ultra-nationaliste , et a participé également au groupe de Warande, sur l’indépendance de la Flandre. Chaud partisan d’une " Forza Flandria ", il vient d’être élu président... du Vlaams Belang . De gérer les chars US en partance pour la guerre mène à tout, semble-t-il. A la fortune et à la gloire en politique, pour Bruno Valkeniers.

On a toujours su la fascination qu’exercent les armes chez les gens d’extrême droite, Gotovina en étant un excellent exemple. Ce qu’il y a à craindre, c’est que des gens de cette nature placés à des endroits stratégiques en arrivent à profiter des trous béants existant dans la circulation des armes en Europe comme dans le monde pour se constituer un stock de guerre... en prévision d’une guerre civile ou d’un coup d’état, dont tout parti de ce genre rêve un jour ou l’autre. En septembre 2006, justement, la Belgique se réveille groggy avec l’annonce de la découverte d’un complot militaire visant son roi et le pays. Un groupe néonazi, baptisé Sang-Terre-Gloire-Honneur (BBET, Bloed-Bodem-Eer-Trouw ), très actif au sein de l’armée. On arrête 17 personnes, "principalement des militaires et des personnes ayant une idéologie d’extrême droite qui, pour certains, s’exprime clairement par le racisme, la xénophobie, le négationnisme, l’antisémitisme et le néonazisme" , précise le parquet belge. Mais ça ne s’arrête pas qu’à un folklore idéologique. Ces gens ont des armes, et on appris à s’en servir au cours de week-end de formation où ils s’entraînent, parfois même sur les terrains de l’armée. Pire : ils avaient des armes, car ils en faisaient commerce. A partir des détournement de l’armée ? Même pas, à partir de l’organisation d’un véritable commerce parallèle, comme il peut en exister dans ce milieu où les armes sont le symbole la puissance masculine. En Belgique, jusqu’au 21 juin 2006, posséder une arme était chose aisée. A la suite d’un meurtre raciste d’une jeune femme et de son enfant par un jeune sympathisant d’extrême droite, la législation a été modifiée. Mais il reste un gros point noir : "actuellement seules 800.000 armes à feu sur les 2.000.000 estimées en circulation en Belgique sont enregistrées - et la plupart d’entre elles le sont de manière erronée". Le meurtre avait une origine claire. "Hans Van Themsche avouera très vite qu’il a agi par racisme. Il semble même qu’il en est fier. Il a déclaré qu’il avait acheté une arme de chasse et des munitions, puis qu’il était parti à la recherche de personnes d’origine étrangère pour les abattre. Pour se donner du courage, il portait des croix gammées nazies et d’autres signes de l’extrême droite. Les enquêteurs découvrent également qu’une partie de la famille du meurtrier est membre du Vlaams Belang, parti flamand d‘extrême droite". Un jeune, influencé par ses parents mais aussi par d’autres, qui ont bien compris l’usage de l’internet pour diffuser leur idéologie nauséabonde. Un reportage de la RTBF montrait récemment le lien entre les armes des jeux vidéo et le recrutement par le groupe belge Nation des jeunes joueurs de BattleField2. Le recrutement sur internet existe, nous dirons aussi le trollisme incessant de certains participants à des blogs associatifs ou citoyens afin d’imposer leur s eule vue extrêmiste. L’extrême droite s’est aperçu que l’expression individuelle lui échappait avec l’internet et fait de gros efforts pour faire taire ceux qui dénoncent ses pratiques sectaires. A Agoravox, nous n’y échappons pas, à cette vindicte journalière et à l’étalage de ses idées brunâtres.

Les marchands d’armes bénéficient donc de techniques nouvelles de distribution de leurs marchandises à haut profit, grâce au contrôle par le privé du circuit des conteneurs, et des personnes aux idées douteuses en bénéficient ouvertement : il nous reste à voir l’origine de l’essentiel de ces armes de contrebande, à savoir les Balkans et ce qui reste de l’ex-yougoslavie, du gigantesque arsenal russe et de ses anciennnes provinces devenues indépendantes. Nous le verrons à partir d’un exemple étonnant de vendeur d’armes à peine pubère découvert en mars dernier seulement en... Floride. En attendant, on peut toujours fureter pour savoir où en sont nos deux vedettes du marché, à savoir Viktor Bout et Yaïr Klein . A cette heure, ni l’un ni l’autre ne font déjà plus parler d’eux. A croire qu’ils sont déjà repartis dans la nature, qui sait. Pour tous deux, ce ne serait pas la première fois.



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Repris par Journal AgoraVox, Sud Républicain

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