riposte
Hugues Serraf : rhétorique d’un “original”
© MC - 11.06.08 | 15:02
Il y a dans la blogosphère quelques déchaînés qui se constituent à chaque billet comme des paradoxaux, des dialecticiens, des savants qui rabâchent leur “c’est plus compliqué que ça” sur tous les tons et à tous les sujets. L’original number one, hors concours et toutes catégories confondues, c’est Hugues Serraf .
Je n’attaquerai pas ce sympathique troubadour du néolibéralisme mondialiste sur ses opinions politiques elles-mêmes. Il n’est pas le seul néolibéral de France, même s’il est largement plus libéral, par exemple, que Sarkozy ; ce qui fait de lui, à la lettre, un homme plutôt proche du darwinisme social (génocide des pauvres, tout ça).
J’attaquerai ce sinistre pitre sur un autre point : la façon de libeller son darwinisme social, de l’envelopper - très intelligemment - dans une rhétorique expertiste et enthousiasmée. Je l’attaquerai également sur sa façon - absolument merdique, elle - de s’immuniser contre les critiques en tentant de désamorcer la position des adversaires dès l’exposition de la thèse.
Ça fait quelques mois, disons, que Serraf Hugues défend le gouvernement Sarkozy sur à peu près tous les sujets. J’ai la flemme de retrouver tous les liens (lui, pris dans une perpétuelle monomanie d’auto-linkage, les retrouverait facilement) ; mais grosso modo il a soutenu la réforme Pécresse sur les universités, le mini-traité européen, la loi “équilibrée” sur les OGM , la réforme des institutions , le service minimum dans les transports et à l’école , et maintenant la réforme de l’assurance chômage . Tout est bon dans le cochon. Pis, si j’ose dire, il trouve tout à fait normal que l’ANPE propose des offres d’emploi en Inde payées 160 à 320 euros le mois . Vertus de la mondialisation.
Tout ça est admirablement formulé. Voici la recette d’Hugues Serraf : prendre une opinion de gauche, la caricaturer jusqu’à l’extrême (le service minimum abolit le droit de grève), en exagérer les tenants et aboutissants ; émettre ensuite une remarque discrète (”peu importe si…”) et asséner la contradiction comme si elle était strictement dépolitisée, objective et expertiste (les OGM c’est moins de pesticides au Nord, moins de famine au Sud ; moins de profs à l’école c’est juste pour s’adapter à la démographie, etc.). Ensuite, faire mine de prendre un recul légèrement élitiste par rapport au foin de “l’opinion publique”, s’en prendre aux médias qui, bien entendu, opèrent par raccourcis et flattent le bon peuple ignorant.
Le boulot d’objectivation et de dépolitisation est vachement bien fait, c’est assez impressionnant. Ça s’appelle, d’ailleurs, le pragmatisme. Qui est censé être une idéologie non-idéologique, simplement fondée sur le bon sens et “ce qui marche”. Qui est en réalité, partout et toujours, le bras-armé du néolibéralisme (cf. Reagan, Thatcher et son TINA, Sarkozy). Serraf inscrit donc son pseudo-pragamatisme ultralibéral dans une habile rhétorique qui caricature la gauche et rejette la faute sur les médias (”populistes”). Ainsi, tout en défendant une opinion néolibérale, il empoche une prime à la subversion, dirons-nous, en affectant de penser que si le peuple ne pense pas comme lui, c’est qu’il est manipulé par une poignée de salaud. Ça sonne vaguement gaucho, plutôt techno, c’est assurément du bon boulot.
C’est amusant, parce que Serraf ne cesse de répéter qu’il est social-libéral, néolibéral, etc. ; du genre “j’assume à mort et si t’es pas content c’est pareil” ; et pourtant ses arguments sont présentés de façon totalement dépolitisés, non pas comme des arguments néolibéraux, mais comme de pures données objectives, rationnelles, mathématiques (l’on convoque les sciences, la démographie, la cogestion et la raison). Alors, Serraf, t’assume ou t’assume que dalle ? T’as pas les couilles d’aller jusqu’au bout de ta pseudo-décomplexion ? “Est active la force qui va au bout de ce qu’elle peut” (G. Deleuze).
Très nul et très pitoyable, par contre, est le système immunitaire de l’ami. C’est qu’il a soutenu Ségolène Royal et pondu, du temps de sa jeunesse folle, quelques attaques contre Sarkozy. D’où qu’il est un blogueur, c’est bien connu, “de gauche”. Or, comme ça fait pas mal de fois qu’il défend la droite avec des arguments de droite et un lexique de droite, il y a quelques personnes qui ne manquent pas de lui faire remarquer l’hiatus.
Et vous le savez, les sociaux-libéraux ont un seul souci : nous dire combien ils restent “à gauche”. Eric Besson, par exemple, est bien évidemment “toujours un homme de gauche”. Quant à Kouchner, le ministre sans doute le plus à droite du gouvernement Sarkozy, c’est à peine s’il n’a jamais été aussi gauchiste, à l’écouter. Bref, Serraf, lui aussi, est violemment de gauche. Donc, pour désamorcer la contradiction, au début de chaque billet, il entonne un petit couplet immunitaire : “Ah ah ! Je sens que les gauchos vont encore me traiter de néolibéral, de suppôt de la BCE et de monétariste hardcore…”. Il y a, on le devine, de nombreuses variations sur le même thème.
Pour nous jurer qu’il n’est pas un salaud de droite, Serraf expose donc ce que pourrait être la réaction de tout homme raisonnable à ses plaidoyers hallucinés. En faisant ainsi, il tente de disqualifier dès l’abord les critiques sur l’hiatus (revendication d’être de gauche mais idées politiques de droite). Reconnaissons-le, quand quelqu’un dit “Je sens que les cons vont encore dire que je suis un laquais de la BCE” ; on peut difficilement dire en commentaire, à quelqu’un qui est pourtant effectivement un laquais de la BCE, qu’il est un laquais de la BCE. C’est exactement la tactique Aphatie, soit dit en passant.
Sauf que Serraf est effectivement un laquais du BCE. C’est pas plus compliqué que ça. Ce qui gène, chez ces gens-là, c’est l’absence de loyauté.
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