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• Partie 7 • Naya •

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13.04.08 | 09:31

Le lendemain matin, il est sept heures trente lorsque je me réveille. Je me redresse dans mon lit, repoussant doucement les draps turquoise, et m'assoit au bord du matelas, les yeux à moitié clos, ébloui par la lumière qui filtre à travers le store que je n'ai pas fermé à fond la veille au soir. Je reste ainsi quelques minutes... Je réalise qu'on est dimanche, et que je ne travaille pas! Oh, bonheur! Je lève les bras au dessus de ma tête pour m'étirer en grognant:

- Allez mon gars, courage!

Je prends une douche rapide, j'enfile une vieux pull noir, et un jean usé mais confortable. Le menton sali de barbe, les cheveux en bataille, je n'ai plus rien du jeune PDG de la grande société de création de mode L&W. Je fouille dans mon placard à chaussures pour retrouver parmi les mocassins et autres pompes chics ma paire de tennis Stan Smith noires et argentées. Je saisis à la volée mes clefs de voiture, mon portefeuille et une veste en jean noire avant de sortir de mon appartement, refermant rapidement derrière moi.

Je passe à la boulangerie la plus proche et achète deux baguettes de pain, quelques croissants, pains au chocolat, et chaussons aux pommes pour le petit déjeuner. J’achète aussi un opéra, le gâteau préféré de Tess, pour ce midi. Je retourne tout de suite à la résidence, et vais directement chez elle. J’hésite à me servir de la clef qu’elle m’a donnée pour entrer dans son appartement, on est en froid après tout... Mais je fais ça pour me faire pardonner, alors elle ne m’en voudra pas. Du moins, je l’espère! Je réfléchis encore un dixième de seconde avant de mettre la clef dans la serrure et ouvrir la porte sans faire de bruit. Il fait noir, les volets sont tous fermés, signe qu'elle dort encore. Tant mieux! Ca me laisse du temps pour tout préparer! Sans bruit, j’ouvre les stores de la cuisine et du salon. Puis, j’ouvre le frigo, range le gâteau et en profite pour sortir une bouteille de jus d’oranges et une bouteille de lait. Je ne vais sûrement pas lui faire de café, elle est enceinte! Je me demande si le café est bon quand on est dans son état? De toute façon, mieux vaut prévenir que guérir, elle boira du chocolat chaud, point à la ligne. Je sors sa tasse préférée, avec des cœurs de couleur rose, violet et pourpre peints dessus, et celle qu’elle a acheté exprès pour les jours où je déjeune avec elle, sur laquelle il y a Taz des Looney Tunes. Je souris en repensant au jour où elle me l’a achetée, me disant que je lui faisais penser à ce personnage, à toujours râler et être mal aimable. Un coup d’œil à son micro ondes me permet de remarquer qu’il est toujours hors service et qu’elle n’en n’a pas encore racheté un. Je vais malheureusement devoir faire chauffer le lait dans une casserole. Je fixe la plaque chauffante avec anxiété, cuisiner a toujours été quelque chose de terrifiant pour moi, je suis incapable de faire cuire des pâtes ou des oeufs correctement et la dernière fois que j’ai tenté de faire réchauffer une pizza dans mon four, je l’ai retrouvée carbonisée... Ce n’est pas par plaisir que je mange au restaurant, je trouve ça lassant, mais je suis vraiment nul aux fourneaux. Je croise les doigts mentalement pour réussir à faire chauffer un peu de lait. Je surveille attentivement la casserole sur la plaque d’un oeil perplexe, lorsque le lait commence à frémir je le retire du feu et partage le contenu de la casserole dans les deux tasses. Je cherche le chocolat en poudre et en met quelques cuillerées dans chaque bol. Bien! Je prends deux verres et verse du jus d’oranges dans chaque. Je sors un plat dans lequel je pose les croissants et autres viennoiseries que j’ai achetées, c’est marrant mais je sais exactement dans quel placard chercher ce dont j’ai besoin, je regarde toujours Tess cuisiner quand elle m’invite à dîner, c’est sûrement pour ça. Je prends deux serviettes en papier et les dépose à côté de chaque bol. Puis à pas de loups, j’entre dans sa chambre. Je reste immobile quelques instants pour laisser à mes yeux le temps de s’accoutumer à l’obscurité. Elle dort, recroquevillée sur elle-même, les poings serrés comme les bébés. Je la regarde, attendri. Je m’agenouille au bord du lit et pose le menton sur mes bras que je viens de caler sur le matelas, ma tête à hauteur de la sienne. Je lui murmure tout doucement:

- Bonjour, petit ange.

Elle soulève lentement ses paupières, me regarde quelques secondes, encore dans le brouillard, puis sourit.

- Bonjour!

Elle se frotte les yeux vigoureusement et s’étire. Elle porte un pyjama rose avec des nounours tenant une fleur entre leurs pattes... Je lui dis, tout bas:

- Quel joli pyjama!

Elle rit comme une enfant, et se contente de me regarder.

- Ca va, ce matin ?

Elle me fait oui de la tête.

- Ca te dit un petit déjeuner préparé avec amour?

- Mmm’ oui!

- Alors, lève-toi!

Je me redresse et vais ouvrir le store de sa chambre.

- Wouah, comme il fait beau! s’exclame-t-elle.

Je lui souris.

- N’est-ce pas? C’est pour ça que tu dois te lever et aller te préparer, il faut profiter de cette belle journée, tu crois pas ?

- Kyle, je veux m’excuser pour...

- Chut! dis-je en lui posant mon index sur les lèvres. On ne discutera pas avant que tu aies pris un bon petit déjeuner et une douche, pour l’instant t‘es encore dans le potage! Après tout ça, on parlera autant que tu le souhaites. Ca marche?

- D‘accord!

Je l’aide à se lever et l’accompagne jusqu’à la cuisine en posant mes mains sur ses épaules. Une fois arrivée devant la table, elle frappe dans ses mains:

- Mon dieu, tu as réussi à faire chauffer du lait, sans le faire déborder et sans provoquer un incendie! Je suis impressionnée!

Je lui réponds, crâneur, les mains enfoncées dans les poches de mon jean:

- Eh oui, je suis fier de moi, tu n’imagines pas!

Je baisse la tête avant de reprendre timidement.

- Mais c’est normal, je l’ai préparé pour toi, alors j’ai fait des efforts...

Elle s’avance vers moi, et je vois que ses yeux sont encore lourds de sommeil. Elle m’enlace en passant ses bras autour de ma taille, posant sa joue contre mon torse.

- Oh, seigneur, si j’avais su que te préparer un simple petit déjeuner me vaudrait le câlin du siècle, je l’aurais fait beaucoup plus tôt!

Amusé, je lui rends son étreinte quelques instants puis, doucement, je l’écarte de moi et lui dis, autoritaire:

- Allez, il faut prendre ton petit déjeuner, jeune fille! Tu dois manger pour deux maintenant!

Nous mangeons dans la bonne humeur et les rires, malgré la dispute de la veille. Tout me paraît tellement facile avec elle. Moins d’une heure plus tard, elle est prête. Je constate qu’elle m’a suivi dans mon choix vestimentaire du jour: un t-shirt blanc à manches longues, un jean délavé qui ressemble fort à un baggy tellement il est déformé, et des baskets en toile blanches.

Nous sortons de la résidence, et rejoignons le parc qui se trouve à cinq minutes de marche de là. On ne le fréquente que très rarement, juste quand on a besoin de se balader et de se changer les idées. Là-bas, on ne croise que quelques joggeurs, et des petits vieux qui promènent leurs chiens. On choisit un banc dans un coin tranquille. Je m’assois, et pose nonchalamment mes bras sur le dossier. Tess, elle, croise ses jambes sur le banc avant de les entourer de ses bras et de poser le menton sur ses genoux. Je ne saurais dire combien de temps on reste ainsi, mais j’attends qu’elle parle. Ce qu’elle se décide à faire au bout d’un long, très long moment.

- Je suis désolée, pour hier.

- Moi aussi.

- Je me suis énervée après toi, alors que tout ce que tu voulais c’était m’aider. Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi à tout ce que tu m’as dit.

- Ah?

- Hum. Dis-moi, je t’ai blessé en te comparant à Jeff, n’est-ce pas?

Je considère sa question quelques instants.

- Oui, beaucoup. Le fait que tu m’aies comparé à un type qui ose lever la main sur une femme qui l’aime, et qui, en plus, porte son enfant, ça me met hors de moi.

- Je ne pensais pas ce que j’ai dit...

- Je pense que si. Mais je vais te dire, en toute sincérité: j’ai du mal à accorder ma confiance aux femmes, et je semble peut-être n’avoir aucun respect pour elles selon tes critères de jugement, mais je suis loin d’être un salaud. Du moins je ne le crois pas. C’est vrai, tu as raison, je couche avec des filles sans avoir de sentiments pour elles. Mais je ne leur fais pas espérer de liaison durable, je n’ai jamais fait croire à l’une d’elles que je désirais autre chose qu’une aventure d’un soir, et je m’arrange pour trouver des femmes qui le comprennent très bien.

- Je...

- Laisse-moi finir, s’il te plaît. Je n’ai jamais forcé une femme à faire l’amour avec moi, et je n’ai jamais été violent avec l’une d’elles, qu’importe l’avis que j‘ai à leur sujet. L’idée qu’on puisse frapper une femme me donne envie de vomir. J’ai énormément de mépris pour les hommes qui violentent leurs conjointes. C’est tout simplement minable, et un homme digne de ce nom ne devrait pas recourir à la violence face à une dame. Et ça encore moins s’il prétend l’aimer.

Elle me regarde m'expliquer, avec l'expression de quelqu'un qui comprend qu'il a porté une mauvais jugement.

- J’ai beaucoup de vices, Tess, je l’admets. J’ai mauvais caractère, je me suis forgé une solide carapace et je dissimule beaucoup de choses, mais je ne suis pas un lâche, et encore moins une brute obsédée par le sexe, et j’aimerais que tu le comprennes au cas où ce serait ce que tu penses de moi. Même si, depuis le temps tu devrais savoir que je suis plutôt tendre, tu me connais assez bien pour ça.

Elle acquiesce.

- J’ai dit ça sur le coup de la colère, mais c’est vrai que je n’avais jamais envisagé tes relations sous cet angle. Pour moi, les sentiments sont tellement importants que le fait qu’une relation n’en comporte pas me semble criminel...

Je lui souris, compréhensif.

- J’ai remarqué. Tu es persuadée que je ne sais pas ce que c’est d'aimer, non?

Elle penche la tête avec une moue perplexe:

- Des fois, j’ai l’impression que tu ignores ce qu’est l’amour, et d’autres fois, j’ai l’impression que tu l’as connu, mais que maintenant, tu le rejettes de tout ton être. Mais j’ignore pourquoi.

- Je ne rejette pas vraiment l’amour, disons plutôt que je ne lui permets pas de m’atteindre.

- J’en étais sûre! Tu te protèges en ne cherchant que des aventures sans lendemain!

Je la regarde en haussant les sourcils, et ne prends pas la peine de répondre. Je me remets à fixer les rares promeneurs, attendant que le sujet de conversation change.

- Tu ne veux toujours pas me dire pourquoi de toute évidence...

- Parlons de toi, Tess.

- Euh, oui?

- Pour le bébé, tu es sûre?

Je lui jette un coup d’œil oblique. Elle a l’air heureuse et épanouie malgré la situation.

- Oui, tout à fait sûre!

- Dans ce cas il va falloir nous préparer à l’accueillir correctement, ce petit monstre!

Elle me regarde, un mélange de surprise et de joie sur le visage.

- Tu... Tu vas m’aider? Tu vas rester à mes côtés?

- C’est quoi cette question idiote? Bien sûr! A moins que tu ne le veuilles pas. Mais sache que rien ne me plairait plus que d‘entendre ta progéniture m‘appeler « tonton Kyle »!

- Attends, là, Laurens! J’ai l’impression, très surprenante d‘ailleurs, que tu aimes les enfants?

Je penche la tête, rêveur.

- C’est possible.

- Se pourrait-il qu’un bambin réussisse à t’attendrir et à toucher ton cœur, alors que les femmes que tu as fréquentées jusqu’à maintenant en ont été incapables?

- Tu m’as touchée, toi. Et ce ne sera pas n’importe quel enfant, ce sera le tien... Et je l'aimerais autant que sa maman.

J'ajoute, pour la taquiner:

- Peut-être même plus!

Elle me met une tape sur la cuisse en protestant.

- Hé ho! En tout cas, je suis contente!

- Moi aussi. Dis, qu’est-ce qu’on fait pour le père?

- Je vais laisser tomber avec lui. Tu as raison, il ne mérite pas que je l’aime. Je ne promets pas que je vais effacer mes sentiments pour lui d’un coup de baguette magique, mais je vais essayer de passer au dessus de tout ça.

- Dis donc! Que de sages décisions! Tout ça en une journée!

- Sam m’a conseillée hier soir. On a beaucoup parlé.

Ah, revoilà ce Sam dont il était question dans le texto hier soir. Je crois que je suis jaloux de ce mec, j'ai peur qu'il me "vole" ma meilleure amie, c'est un comportement digne d'un gosse de douze ans mais je ne peux pas m'en empêcher. Je lui demande d'un ton négligeant comme si c'était anodin pour moi:

- Au fait, qui est ce fameux Sam, je ne le connais pas?

Elle a soudain l’air taquine et je n’en comprends pas la raison. Elle hésite, amusée, et pose un doigt sur sa lèvre inférieure avant de me répondre.

- Sam est une personne très précieuse, on se connaît depuis peu mais je sens qu’on va construire une amitié solide et sincère.

J’ai une boule coincée dans la gorge d’un seul coup.

- Ne vas pas me remplacer par un autre meilleur ami, eh?

- Idiot! Ne te fais pas de soucis, il n‘y a aucun risque pour que je te remplace. Et tu verras, quand tu rencontreras Sam, je suis sûre que tu l’aimeras autant que moi je l’apprécie! C’est vraiment quelqu’un de bien, qui te ressemble un peu, je trouve. Vous avez des points communs: la force de caractère, le courage, la détermination. Par contre, je te l’assure, Sam cuisine mieux que toi!

- Oh ça, si tu veux mon avis c’est pas très dur! dis-je pour plaisanter.

Elle reprend son sérieux tout à coup et après avoir déposé un petit baiser sur ma joue, elle me demande:

- Alors ça y est, on est réconciliés?

- Totalement. Hier, j’ai passé une journée horrible à cause de notre brouille. Tu ne crois quand même pas que je pourrais vivre sans toi? Tu es ma meilleure amie, je m'y suis habitué depuis deux ans, et tu sais, j'aurais du mal à me passer de toi...

Ses yeux se mettent à briller sous l'effet de ma déclaration. Pour éviter une crise de larmes et parce que le sentimentalisme me gêne, j'essaie de détendre l'atmosphère en jetant cette remarque bien stupide comme je suis le seul à en avoir le secret:

- Et puis, qui me ferait à manger si tu n'étais plus là?

- Oh, toi alors! dit-elle en me poussant énergiquement sans parvenir à me déloger du banc.

- Hé! Mais quelle furie! Et moi qui pensais que tu étais un ange doux et sensible!

J'emprisonne ses poignets dans mes mains pour l'empêcher de nuire, elle me tire la langue avec insolence et réplique:

- Tu réveilles le démon qui est en moi avec tes remarques!

Je souris de toutes mes dents.

- Je fais souvent cet effet aux femmes, ouais!

- Oh, tu es impossible! dit-elle en se débattant vainement. En plus tu en profites parce que tu es plus fort que moi, gros tas de muscles écervelé!

- Vous devenez insolente, mademoiselle Campbell, prenez garde! Le gros tas de muscles sans cervelle que je suis pourrais bien avoir envie de vous mettre une fessée bien que ce soit contraire à mes principes!

Je lâche ses mains, la menaçant du coup avec les miennes qui sont désormais libres. Elle se met debout brusquement et recule comme pour se sauver, mais je me lève prestement et avant qu’elle ait le temps de faire quoi que ce soit je lui passe un bras tout autour de la taille, en faisant néanmoins attention à ne pas être brutal, je ne voudrais pas faire de mal au bébé.

- Hé là! Où crois-tu aller comme ça?

Elle rit comme une gamine, et ce rire est communicatif, puisque j’entends le mien résonner dans l’allée du parc.

- Allez, ça suffit! On va rentrer maintenant, hum?

Elle me fait signe que oui. Je mets mon bras droit autour de ses épaules et elle met son bras gauche autour de ma taille, et nous repartons chez nous, en discutant joyeusement.

- Et comment va t-on appeler cet enfant?

- Je ne sais pas, je n’ai pas encore réfléchi aux prénoms! Tu as des suggestions?

- Hum, si c’est une demoiselle, Paige ou Amy, et si c’est un petit gars, Rory ou Matthew. Qu’en penses-tu?

- J’adore!

- Normal, j’ai de bons goûts!

- Vantard!

Lundi matin. Dix heures. Je suis dans mon bureau, revoyant l'organisation du défilé de présentation de la prochaine collection et ses détails. Habituellement, je trouve qu'il n'y a rien de plus chiant à faire, mais comme je suis de bonne humeur je m'en contrefiche royalement. Ma bonne humeur est réelle, mais pas visible. Je fais la même tête que d'habitude, le visage impassible face à mes employés. Je repose les papiers que j'examine, et repense à la journée d’hier, qui s'est déroulée sans encombres. Je suis resté avec Tess jusqu'en milieu d'après-midi, et l’ai accompagnée dans des magasins d'électroménager pour acheter un nouveau micro-ondes. Puis je suis allé faire des courses, car voir mon frigo vide commençait à m’exaspérer!

Je souris en songeant que d’ici sept mois, qui vont me paraître bien longs, je serais « tonton ». J’aimerais que le bébé ressemble à Tess, et qu’il ne tienne absolument pas de son père. Qu’il ait sa gentillesse, sa joie de vivre et son sourire, que ce soit une fille ou un garçon. Il va falloir commencer à aménager une chambre d’enfant, d’ailleurs on va aller faire les boutiques pour ça dès ce week-end. Je suis plongé dans mes pensées lorsque Kasey entre sans frapper et referme vivement la porte derrière lui, l’air exalté et contrarié à la fois.

- Kyle, tu as une minute ou deux à m’accorder?

- Euh, bien sûr. Qu’est-ce qu’il y a?

- J’ai trois nouvelles à t’annoncer. Une bonne et deux mauvaises.

Je fronce les sourcils et inspire une grand coup, me préparant au pire.

- Vas-y, je suis prêt, déballe! Dans l’ordre s’il te plaît.

- Ok! Donc, la bonne nouvelle, c’est que j’ai trouvé l’agence de mannequins avec laquelle on va travailler pour le défilé de la nouvelle collection. Je les ai appelés, et on doit signer le contrat tout à l’heure. Les mannequins correspondent parfaitement à ce qu’on recherche. Ce sont des pros, et c’est une agence très réputée...

Il dit ça sans sourire. Minute... C’était pas sensé être la bonne nouvelle?

- Hum ,fais-je sans desserrer la mâchoire, les mains jointes posées sur mon bureau, les deux pouces tapotant régulièrement l’un contre l’autre.

- La première mauvaise nouvelle ,commence-t-il en déglutissant, c’est que cette agence c’est... l’agence de Desmond, et que Colleen sera un des mannequins que j’ai sélectionné pour participer au défilé. 

J’ai un choc. C’est une trahison! De la part de mon meilleur ami en plus... Je me dis en moi-même «Garde ton calme, Kyle, de toute façon le contrat n’est pas encore signé, tu es toujours libre de refuser...»

Il guette ma réaction, inquiet... Comme il a raison! Je commence d’une voix traînante:

- Et bien entendu, tu crois que je vais accepter de signer un contrat de travail avec eux? 

- En fait, j’en doute, mais d’un autre côté je me dis que tu peux comprendre que c’est eux qu’il nous faut, Kyle! C’est mon boulot et je sais ce que je fais en les choisissant. Ce sera bénéfique pour la boîte. Colleen est un des mannequins les plus en vue du moment! Elle est sur tous les podiums et c’est un miracle qu’elle ait accepté de travailler avec nous...

Un miracle? Je me marre intérieurement, en ce qui me concerne, j‘appellerais davantage ça un mauvais coup du destin...

- De toute façon, tu ne la croiseras jamais, c’est moi qui s’occupe de gérer les séances photos et tout le reste, tu la verras tellement peu que tu ne penseras même pas qu’elle n’est pas loin.

- Tu crois que ça me réconforte, franchement? dis-je, amer.

- Écoute, commence-t-il en s’énervant, ça fait deux ans que je respecte ta souffrance, mais là il est temps de tirer un trait sur ce qui s’est passé! Ca en devient ridicule, je marche dans ton jeu depuis trop longtemps, en prenant soin d’éviter de parler de Colleen et de Desmond, en prenant soin de ne pas les inviter à retravailler avec nous. Mais là, c’est fini, Kyle, grandis un peu et remets t-en!

Il tape du poing sur le bureau, ce qui à défaut de m’impressionner, me surprend quand même un peu de sa part. S’il croit qu’il m’intimide avec sa crise digne d’une grand mère hystérique, il se trompe lourdement. Je soupire, agacé, avant de lui débiter avec dureté:

- T’as fini, ça y est? Alors maintenant, c’est moi que tu vas écouter, Winters, bien attentivement. Parce que je ne répéterais pas.

Voyant mon air menaçant il perd de sa morgue, et me fixe avec méfiance. Même assis, beaucoup plus bas que lui, je l’impressionne. Je me dis que malgré ses grands airs, il a toujours été, est, et restera un trouillard. Je suis en colère, mais contrairement à lui, je ne m’échauffe pas pour rien et je ne hausse la voix que rarement. Une colère froide et maîtrisée est beaucoup plus impressionnante qu’une crise d’hystérie bruyante.

- Avant de me donner des leçons sur le fait que j’ai du mal à encaisser ce qui s’est produit il y deux ans, tu ferais mieux de prendre l’habitude d’assumer ce que tu fais. Tu me fais une crise minable, tu tapes du poing sur mon bureau. Mais où est-ce que tu te crois? Tu penses m’impressionner, Kasey? Permets-moi de te dire que t’es loin du compte! Et je te préviens, c’est la première et la dernière fois que je tolère ce genre de comportement. Tu veux engager Colleen? Très bien, je signerais, parce que c’est pour le bien de la boîte et que de toute façon, contrairement à ce que tu crois, ça fait longtemps que j’ai fait mon deuil à propos de cette histoire. Je travaillerais avec ce sale arriviste de Curtis Desmond, et avec cette... cette...

Je m’arrête soudain en voyant une silhouette que je connais bien dans l’entrée du bureau. Et une voix féminine, que j’adorais à une époque pas très lointaine de ma vie me dit, avec douceur:

- Je t’en prie, finis ta phrase, Kyle.

Je la regarde, et me lève sous l’effet de la surprise. Elle se tient juste en face de moi. Mon amour d’adolescence. Elle me fixe innocemment avec ses grands yeux améthyste, bordés de longs cils. Ses longs cheveux noirs qui lui arrivent en bas des reins sont brillants et semblent toujours aussi doux que dans mes souvenirs. Dans son visage en forme de cœur, ses petites lèvres roses sont doucement incurvées dans un sourire qui m’est visiblement destiné.

- Colleen?

Kasey nous regarde tour à tour, et croit bon de m’informer dans un murmure:

- C’était ça, l’autre mauvaise nouvelle. Elle est ici...

J’adopte une attitude défensive: repli complet sur moi-même. Je croise les bras, et efface toute trace de surprise de mon visage.

- J’ai remarqué, merci Kasey. lui dis-je, avec une ironie glacée. Tu peux sortir.

Il part sans demander son reste et, une fois seul face à cette femme que je n’ai pas vue de près depuis deux ans, je sens la colère me quitter, pour laisser place à un sentiment de tristesse douloureux et inacceptable. Je l’observe. Elle n’a pas vraiment changé, si ce n’est qu’elle est toujours aussi belle. Son maquillage sophistiqué et sa robe décolletée faite de tissus léger y sont sûrement pour quelque chose... Elle fait de même avec moi. Son regard passe de mes cheveux gominés à mon visage, sur lequel elle s’attarde un long moment, puis descend au niveau de ma chemise noire à fines rayures grises dont j‘ai ouvert les deux premiers boutons du col, et particulièrement sur mon torse qu’elle détaille avec un peu trop d’insistance à mon goût.

- Tu es toujours aussi beau, m’affirme-t-elle, pensive.

Je pince les lèvres et rétorque avec indifférence:

- Ravi que ce que tu vois te plaise.

Je m’assois sur le bord de mon bureau, face à elle, les bras toujours croisés, une jambe balançant dans le vide. Je n’ai pas envie de lui parler, ni de la regarder. Son air angélique m’assassine. Comment ose-t-elle prendre de tels airs après ce qu’elle a fait? Sale garce...

- Comment vas-tu?

Elle a le culot de me demander comment je vais! Je suis décidément en plein cauchemar. Je rétorque avec cynisme:

- Très bien. Merci de t’en préoccuper, bien que tu ne l’aies pas fait ces deux dernières années. Cet intérêt soudain que tu me portes me touche.

Elle a la grâce de feindre d’être gênée.

- Et toi? Toujours avec ce cher Curtis?

- Plus depuis quelques mois.

- Ah? Il n’a plus assez d’argent pour te satisfaire? Ou alors, c’est vrai que maintenant que ta carrière est bien lancée tu n’as plus besoin de lui!

- Arrête! Je te trouve cruel, et injuste.

- Vraiment? Et, dis-moi, tu trouves ça juste de m’avoir quitté pour un type uniquement parce qu’il était plus fortuné que moi et pouvait t’assurer un début de carrière dans une des plus grandes agences de mode à cette époque-là? Tu trouves que ce n’était pas cruel de me plaquer, alors que tu disais m’aimer, le soir même où nous devions fêter nos quatre ans ensemble?

- Je suis désolée.

Je m‘exclame, dépité:

- Pas autant que moi, Colleen! Pas autant que moi; mais, j’ai bien peur que nous ne devions travailler ensemble pendant un moment. Alors je vais endurer ta présence ici, mais n’attends de ma part aucune chaleur et encore moins de la sympathie, que ce soit bien clair entre nous.

- Je ne m’attendais pas à autre chose après ce que je t’ai fait. Et crois-moi, j’ai conscience de t’avoir fait souffrir il y a deux ans. Mais au fond de moi j’avais espéré qu’après tout ce temps...

Elle secoue la tête, et soupire lourdement.

- Qu’avais-tu espéré?

- Que tu me pardonnerais.

- Ben voyons! Rien que ça! Désolé de te le dire mais ce serait trop me demander. Tu m’as fait du mal, beaucoup de mal. Mais aujourd’hui je suis vacciné! Et ce n’est pas parce que tu réapparais avec tes airs de sainte nitouche que ça va changer quoi que ce soit. Je t’aimais, tu m’as trahi, c‘est ainsi que je vois les choses. J’ai du mal à trouver des raisons valables de te pardonner.

- C’est toi qui vois, je ne peux pas te forcer. Mais je suis déçue. Nous étions fiancés, quand même.

- Merci, je m’en souviens parfaitement. Et je me souviens également très bien que ces fiançailles dont tu parles, tu n’as pas hésité à les rompre sans que ça ait l’air de t’atteindre particulièrement.

A mon tour de secouer la tête, avec mépris.

- Ne te moque pas de moi, Colleen, tu l’as déjà assez fait par le passé. Je ne te donnerais pas le loisir de recommencer. Je ne suis plus le jeune homme naïf dont tu as profité pendant quatre ans, souviens toi de ça, au cas où tu avais imaginé je ne sais quel stratagème tordu pour m’escroquer une deuxième fois.

Je fais le tour de mon bureau et retourne m’asseoir, reprenant les feuilles que j’avais délaissées à l’arrivée de Kasey.

- Maintenant, excuse-moi j’ai du travail, alors si tu veux bien... lui dis-je en indiquant la porte d’un mouvement de tête.

- Oui, pardon de t’avoir dérangé.

Elle hésite un instant sur le seuil, puis dit tout bas:

- A plus tard.

Une fois qu’elle est partie, je croise les bras derrière ma nuque, fixant un point imaginaire au plafond. J’aurais préféré que ce « a plus tard » soit plutôt un « adieu », mais grâce à Kasey, ce n’est pas le cas. Note pour moi-même: Penser à le remercier en lui mettant une bonne droite. On toque à la porte, je me redresse pour prendre une pose sérieuse et dit d’entrer à mon visiteur, qui n’est autre que Lucy:

- Monsieur, je peux entrer?

- Bien entendu Lucy, qu’y a-t-il?

- Nous avons reçu une lettre pour vous, il y en a aussi une pour monsieur Winters mais il est introuvable.

- Merci. Pour Kasey, posez-la sur son bureau, il la trouvera en revenant.

- Bien.

L’enveloppe est carrée, en papier crème. Je l’ouvre pour trouver une invitation à une soirée dont le but est d’obtenir de l’argent pour des oeuvres de charités. Voilà un moyen de faire plaisir à maman là où elle est... Elle se rendait toujours à ces soirées caritatives, et versait en générale de gros chèques aux associations. Depuis sa mort je continue ce qu’elle avait commencé, pas par sens du devoir, mais par envie. A quoi bon avoir tant d’argent, si je ne peux pas aider les autres? J’en ai bien assez pour me faire plaisir. Kasey a aussi reçu l’invitation, sauf que lui ne se rend jamais aux réceptions, quant au fait de faire une donation, rien que l’idée de se délester de son précieux argent lui provoque des crises d’urticaire... Eh bien, pour me venger, cette année je vais le traîner avec moi là-bas, de force s’il le faut, ce qui ne sera pas très compliqué. Et puis, s’il a les moyens de s’acheter des voitures qui valent deux fois le prix de la mienne, et de manger au restaurant tous les jours, il peut bien verser un petit chèque pour aider des gens moins chanceux que lui à s’en sortir. La réception a lieu samedi soir. Je mets l’invitation dans la poche de ma veste.

Bon, il faut aller signer ce maudit contrat avec Desmond. Rien que l’idée de voir la tête de cet enfariné me dégoûte, mais bon, quand il faut y aller, il faut y aller! La situation étant ce qu’elle est, il vaudrait mieux pour tout le monde que les choses se passent bien, malgré la haine que je ressens pour lui. Je reboutonne le col de ma chemise, et me dirige vers la salle de réunion. J’ouvre la porte de cette fameuse pièce, et je trouve Kasey et Desmond en train de lire le contrat, en compagnie de Colleen.

- Ah, Kyle! Nous t’attendions!

- Eh bien me voilà.

Curtis se lève et me tend la main, tout sourire. Sale hypocrite. Je tends la main à mon tour, en évitant de montrer ma réticence, et serre la sienne tranquillement, avec fermeté, jusqu’à ce que je sente qu’il accentue sa pression. Il essaye de me faire mal? Alors là, mon gars, si tu veux jouer à ça tu vas être servi... Je sers sa main d’un seul coup et il grimace de douleur. Je n’ai même pas besoin d‘insister, si je l’avais voulu, je la lui aurais déjà brisée. A mon tour de ricaner, mais seule ma bouche sourit, mes yeux, eux, n’expriment que la froideur et le mépris profond que j’éprouve à son égard. Kasey et Colleen assistent à notre joute, impuissants, mal à l’aise, et silencieux.

- Ravi de travailler à nouveau avec vous, Desmond.

Pendant que je débite ce mensonge avec une froide politesse, il essaie de dégager sa main avec une faiblesse désespérante.

- Unhg! Tout... Tout le plaisir est pour moi, Laurens...

Je le lâche enfin, et je pense en me retenant de rire que j’ai remporté ce petit duel « haut la main »! Je reprends d’une voix naturelle et hautaine comme si rien ne s'était passé, ignorant au passage le regard assassin que me lance Desmond:

- Bon, nous devons signer un contrat si je ne m’abuse?

Merci Shiyu pr ton commentaire^^ j'étais toute émouvée en lisant! ça fait vraiment plaisir de voir que ce qu'on fait plait! Pis ne t'en fais pas, le blog n'a pas été crée il y a très longtemps, tu n'as pas raté grand chose! ^^

BizOUx!

Naya.

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