ma ville sous l'occupation
"On se sentait forcément mal à l’aise de voir cet immense drapeau à la croix gammée." Jacques, 12 ans.
© Laure Leforestier - 17.04.08 | 16:56
Défilé des troupes devant le général Kuntzen, commandant de la 81ème armée Korps, dont le poste de commandement est à Canteleu. [1]
La population rouennaise souffre sous les réquisitions et les privations. Les interdictions sont nombreuses. Il est défendu de naviguer sur la Seine, interdit aux civils d’entrer ou de sortir de la ville sans permis signé par les autorités militaires, interdit de photographier sur la voie publique si on n’est pas Allemand, défendu d’écouter la radio étrangère. On ne peut rouler en automobile sans « ausweis » apposé sur le pare-brise. La circulation est strictement réglementée, y compris celle des piétons qui doivent, tout comme les véhicules, respecter le sens unique de la marche à droite.
Notre hôtel-restaurant a été réquisitionné par les officiers allemands. Ils ont pris tout, d’un seul coup, ils ont tout envahi. Odette, 34 ans.
Les Allemands ont décidé que rue du Gros-Horloge, les piétons marcheraient à droite. Et je revois très bien une pancarte écrite en français et en allemand, sous l’horloge elle-même, recommandant aux piétons de circuler à droite dans le sens de leur marche. Jacques, 12 ans. [2]
Même à pied, il était interdit de traverser hors des carrefours. (…) et puis on voyait des gens se faire piquer aussi, simplement pour avoir marché sur un trottoir à gauche… André, 13 ans. [2]
A partir de 1942, l’Allemagne ayant besoin de main-d’œuvre, impose le STO . Les jeunes gens y sont envoyés dont beaucoup, contre leur gré, pris dans des rafles avec la complicité du gouvernement de Vichy.
Les Allemands ont commencé à s’organiser et ils ont décidé de prendre la classe de 1942, tous les jeunes hommes qui avaient 20 ans cette année-là. Ils ont été réquisitionnés pour travailler en Allemagne, là il n’y avait pas de passe-droits… Ils rassemblaient tous les jeunes rue des Requis – qui s’appelait alors la rue Poisson -, dans un centre de réquisition. On les prenait et hop, ils partaient là-bas. André, 28 ans. [2]
On réquisitionne aussi les hommes pour travailler sur place.
La police, place Barthélémy, venait avec un fourgon pour rafler les hommes, et je pense que mon père a été raflé pour aller travailler avec les Allemands. Il y avait un fourgon qui arrivait, les policiers descendaient et ils couraient dans les rues et attrapaient tous les hommes adultes. Je me souviens que les gens criaient « La rafle, la rafle ! », pour que les hommes se sauvent , parce que ces hommes-là étaient réquisitionnés par les Allemands, et je pense que mon père est allé travailler à Dieppe dans ces conditions-là. Là, pas question de s’en aller parce que c’était pour eux la prison, pour ceux qui voulaient s’échapper c’était la prison. Roland, 9 ans. [2]
Le Cinédit, très endommagé par l’incendie du 9 juin 1940 sera réparé et réquisitionné pour devenir le Soldatenkino. [1]
A partir de 1941, les sabotages et attentats, au départ, initiatives isolées, puis assurés par des groupes de résistants vont en se multipliant. Et la répression est implacable.
Un de mes cousins a eu le malheur d’aller au cinéma, au Cinédit, dans le bas de la rue Grand-Pont, en face des Galeries… Ce jour-là, quelqu’un avait dû agresser un Allemand, et ils avaient le signalement d’un type qui était jeune, 18 ou 20 ans, et qui s’était vraisemblablement réfugié rue Grand-Pont. Les Allemands ont considéré que s’il s’était réfugié là, ce ne pouvait être qu’au cinéma, ils ont attendu la sortie et ils ont contrôlé les spectateurs. Mon cousin, qui se trouvait dans cette tranche d’âge – il avait 18 ans -, a été pris avec des tas d’autres, on l’a mis dans un train en partance pour je ne sais où, ce train a été bombardé, ce pauvre Jacques est mort comme ça. C’est arrivé à d’autres de nos copains, on ne les revoyait plus, on disait qu’ils avaient été arrêtés, on ne savait pas trop pourquoi, alors peut-être étaient-ils clandestins, mais souvent ils ne l’étaient même pas. Il suffisait que les Allemands fassent une rafle pour une raison ou une autre… Edith, 19 ans. [2]
Quand il y avait un attentat contre un soldat, ou s’il y avait des morts, ils faisaient des rafles, et tous ceux qui étaient pris dans la rafle y passaient, on les fusillait, on les faisait fusiller. On les regroupait au Palais de Justice, dans les souterrains, en attendant de les emmener au stand des fusillés. Aujourd’hui, là-bas, tous les noms de ceux qui y ont été fusillés sont gravés… Malheureusement, dans ceux qui étaient pris, il y en avait au moins dix qui y passaient pour un soldat allemand tué… André, 28 ans.
A cette époque-là, si on était pris, on allait au Donjon, s’il fallait des otages, on se retrouvait au peloton d’exécution au Madrillet. Presque tous les matins, il y avait des exécutions… Odette, 34 ans. [2]
Le stand des fusillés à Grand Quevilly : Élevé en 1949 sur l'emplacement d'un lieu d'exécution, rappelé par les poteaux de bois et la statue, ainsi que par les noms des 76 fusillés rouennais.
[1] : Rouen sous l’occupation Patrick Coiffier photos Bundesarchiv
[2] : Tous les témoignages sont extraits de Rouen, mémoires 44 . L’âge des témoins est celui qu’ils avaient en 1944.


