culture et loisirs
Alain-Fournier 1886-1914. Le Grand Meaulnes, Parfum d'enfance et chimère d'adolescence
© jack mandon / Agoravox - 12.05.08 | 08:09

La chapelle d’Anguillon, un étrange et merveilleux enfant ouvre les yeux sur un monde déjà trop petit pour lui.
Est-ce pour cette raison que les prénoms et les noms fleurissent dans sa tête, avant même que les mots pour le dire ne les retiennent dans leur enveloppe duale.
Fournier Henri, Alban, Alain, François Seurel, Augustin Meaulnes, Frantz de Gallais...Yvonne du même nom...Sublime apparition dans le coeur du trouvère.
L’hybridation doucement inscrit l’itinéraire sensible et délicat d’un sentimental né d’ailleurs et de nul part. Le creuset romantique tendrement s’insinue.
Mais enfin ce poète encore vagissant connaît aussi des origines humaines. Oui, bien sur, c’est un être charnel, dans une France d’autrefois, aux contours de village, de clocher, de rumeurs artisanes et paysanes et de bruits d’enfants.
La France de la terre, réaliste de Gustave Flaubert, Daumier, Millet et Courbet. Celle, naturaliste, de Zola, Huysmans, Maupassant et du conteur ensoleillé et pourtant nostalgique et tragique Alphonse Daudet.
Parlons en d’Alphonse, avec sa petite Chèvre de M. Seguin, pour laquelle Henri versera tant de larmes au récit pathétique de cette petite aventurière dévorée par le loup. Innocente identification à la pauvrette qui ne commet que la faute suprême de la curiosité et du besoin vital d’aventure...
Quelques similitudes avec le petit Marcel, Marcel Pagnol, comme lui, Henri vient du monde privilégié de l’éthique, de l’esthétique simple et de l’application, celui de la République et du Savoir qui sont en marche, celui de la France rurale qui s’éveille aux grandeurs de l’alphabet et de l’arithmétique.
A ce passé très structuré de privilèges culturels, s’ajoute encore celui d’une grand-mère romanesque. Une grand mère romanesque...temps béni des Dieux. Et les livres se succèdent, Henri et sa soeur Isabelle lisent parfois en une journée deux ou trois livres d’affilée, au grand effroi de leur mère. En ce temps, que j’envie en secret, la passion du livre suscitait de l’inquiétude.
L’immortel Sans famille d’Hector Malot, Le Tour de France par deux enfants , Jules Verne, le bien aimé David Copperfield et le roi de l’aventure, Robinson Crusoë , père de tous les désirs naufragés.
« L’enfant vit dans un monde de rêve dont il est l’auteur. »
Le père est l’instituteur de la grande classe, il a comme il se doit à cet époque une haute conscience de son pouvoir et de ses responsabilités au sein de l’école laïque et obligatoire. La mère est maîtresse adjointe, elle s’occupe des plus petits. L’univers familial et social ancré, Henri-François règne sur l’école dans le confort moral et la sérénité dus à son rang...Henri-Augustin n’est pas loin.
Il se distingue déjà pendant les récréations, éminent lieu de liberté et d’invention. Il organise des jeux, les suscite, les ordonne, les lance...et entraîne en un clin d’oeil la moitié de la cour. C’est l’exaltation du leader qui enroule et déroule et porte par sa seule présence jusqu’à la plénitude, leurs excès et leurs ruptures.
Au moment où la cour va commencer de sentir comment elle s’amuse, lui n’est plus là, il a dépassé le jeu et n’y a pas trouvé ce qu’il cherchait...
Il ouvre au fond de lui tous les capteurs et récepteurs. Alors s’engouffrent les bourrasques, et les parfums violents de la nature suave et pleine, à l’état brut. Tant de puissance manifestée, tant d’inspiration saisie et absorbée dans cet esprit et ce corps pétris d’innocence juvénile.
Déjà les dédoublements chimériques d’une adolescence précoce, Henri- François-Augustin Meaulnes, sans le savoir, ce poète en mouvement anticipe inconsciemment son univers de chevalier en partance pour les folles croisades de l’amour et de l’amitié. L’adolescence, clé de voûte de l’espérance de vie, traverse en fulgurances soudaines, les mondes insatiables de son imaginaire.
Plus tard, dans sa réalité d’élève brillant, il se retrouve à 13 ans au lycée Voltaire à Paris.
Jeune paysan, il assume mal le bouleversement et déclare : « Paris, j’ai commencé par le haïr, d’une haine de paysan. »
L’émotion apaisée, il découvre et s’épanche sur le quartier populaire, riche du passé tragique de la commune, dans cette capitale mutante et grouillante de vie.
Trois années d’excellence scolaire, il collectionne les prix, sauf pour l’histoire, elle existe déjà, lui le créateur d’histoire ne fait pas dans la récitation des autres.
Il rêve de mer et d’aventures, il entre comme interne au lycée de Brest, pour préparer l’école navale, puis en classe de philosophie au lycée de Bourges, il semble que l’introspection onirique et l’expansion géographique cheminent ensemble dans ce personnage en quête d’espace et de liberté.
Après son baccalauréat, il entre au lycée Lakanal, à sceaux, dans la classe de préparation à l’école normale supérieure. Il fait la rencontre de Jacques Rivière, ils entretiendront, l’une des plus belles correspondances de l’époque.
Il manquait à cette belle amitié culturelle, l’amour qui le guide depuis ses premiers cris et songes d’enfants...Au grand Palais, c’est la révélation, l’inaccessible et ensorcelante Yvonne lui apparaît.
D’ Yvonne à son enfance, de son enfance à yvonne, il tourne dans son cercle intérieur, « cherchant les mots brefs et légers qui disent le passé ou la vie »
« Cet amour est venu et maintenant je souffre » Son activité intellectuelle perturbée, il échoue au concours, sa réflexion se marginalise.
A la rentrée, il fait sa khâgne à Louis-le-Grand, il préfère lire Claudel et son partage de midi, « Divin, pur, effrayant de beauté »
« Cette blancheur, cette minutie, surtout cette impalpable ironie, me suffoque d’admiration. » Au sommet de son enthousiasme et de son délire amoureux, il apprend que son aimée, l’incomparable Yvonne, a posé ces jolis pieds dans la réalité de la vie et qu’elle vient de se marier.
L’homérique Chimère qui l’envoûte reçoit la première blessure, les temps sont venus, l’antique histoire est en marche .
Malheureux, mais glorieux, il commence « Le Grand Meaulnes »
Les femmes le hantent et lui donnent « la nostalgie de ces grands pays inconnus qui ont la force de leurs âmes, et vers où les ramènent le sommeil de la mort. »
Il s’avance dans le monde, porteur d’un désir « si grand qu’il plongera de l’autre coté ! » Ce langage d’illuminé, il le doit, plus encore qu’à Dostoïevski, à cette blessure intime qui le torture toujours.
« Une partie de ma vie se passe dans un autre monde plein d’imaginations et de paradis enfantins. De plusieurs femmes, déjà, j’ai pensé qu’elles sauraient y partir avec moi. Mais aucune n’a jamais su. »
En Août 1914, il est mobilisé, son innocence le poursuit et le devance, « Nous étions sûrs de la guerre. Je pars content. »
« Belle, grande et juste guerre. Je sens profondément que l’on sera vainqueur. »
Le 22 Septembre, au cours d’une reconnaissance dans les lignes ennemies, il offre sa jeunesse innocente, pure et chimérique...
Il est terrassé par un Bellérophon germanique, qui ignorait l’antique histoire, mais qui accomplissait inconsciemment les écritures païennes dans l’innocence de sa jeunesse.
Que Dieu, s’il existe, leurs pardonne tant d’innocence et d’amour perdus.
Quant à nous, témoins malgré nous, d’une belle et triste histoire pleines d’illusions déçues, il nous reste un ouvrage qui nous parle du parfum de l’enfance et de la chimère de l’adolescence « Le Grand Meaulnes »