chronique
La CAO
© Isula Viva / Le Café des Lettres - 09.05.08 | 19:05
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La Culture Assistée par l'Offre.
La lettre de mission que le Président de la République a adressée le 1er août dernier à la ministre Christine Albanel, constitue un véritable « big bang dans la culture ». Si son mot fétiche de « rupture » n’y figure pas explicitement, il est en revanche amplement décliné. On parle tour à tour de « nouveau souffle » pour la politique culturelle, de « moderniser en profondeur l’action culturelle de la France » ; on en appelle à une « politique culturelle nouvelle », et à mettre en place une « administration rénovée, moderne ». La refonte des méthodes de l’administration, et la limitation de ses compétences, de ses moyens et de ses pouvoirs constituent en effet l’une des grandes préoccupations de la politique nouvelle en matière de culture.
Après vingt-cinq ans de politique culturelle accusée d’avoir été trop favorable à l’offre — c’est-à-dire aux créateurs, aux professionnels et à l’administration —, c’est au public qu’il s’agit désormais de s’adresser en priorité. Y compris en redéfinissant les critères d’attribution des «aides publiques à la création» qui doivent désormais « favoriser une offre répondant aux attentes du public ».
Ces orientations s’inscrivent dans l’attention toute particulière qui est, dans une très clientéliste ambiguïté, ostensiblement accordée, par le Président lui-même, à toutes les catégories de publics dont il veut être le protecteur : les consommateurs (dans le commerce), les usagers (dans les transports), les victimes (dans la justice), les contribuables (dans la fiscalité), les malades (dans la médecine), et tous les accidentés de la vie auprès desquels il se précipite pour leur manifester son soutien ou sa compassion, au risque du populisme.
Si la politique culturelle de la demande est inadaptée au domaine de la création.
Autant, en effet, les consommateurs, les usagers, les victimes, les contribuables ou les malades obéissent chacun à une attente précise, individuelle et explicite à laquelle une politique peut vouloir répondre cas par cas ou secteur par secteur ; autant la création dans les domaines de l’art et de la culture n’est création que dans la mesure où elle précède, déjoue, surprend, et prend à rebrousse poil les attentes du public.
Fonder une politique culturelle sur le principe d’une « offre répondant aux attentes du public » relève de la démagogie, ou de la mécompréhension des mécanismes de la création, en tous cas cela revient à ravaler la création au niveau de la plate consommation. La création ne vise pas à répondre à une attente ou à une logique consumériste du « satisfait ou remboursé ». Elle n’est pas refermée sur la satisfaction de besoins circonscrits, mais au contraire largement ouverte sur des horizons insoupçonnés.
Le Chef de l’État a raison de vouloir que soient prises résolument en compte les « attentes du public » (la demande). Mais sa méthode est mauvaise. Il faut procéder différemment, non pas s’aligner sur de supposées « attentes du public » — qui en réalité n’existent pas ! —, mais se fixer pour projet ambitieux de les susciter et de les porter au plus haut niveau possible. Il s’agit donc d’accompagner le plus grand nombre vers les univers inouïs — insoupçonnés et inattendus — de formes, de postures et de pensées que les créateurs ouvrent hors des chemins coutumiers et balisés de la culture de masse.
Il n’est dès lors plus question de « rupture », d’inverser les priorités en substituant la demande à l’offre. Il importe au contraire de tisser patiemment entre la création et le public un réseau vivant d’échanges et de dialogues. Car la « démocratisation culturelle » n’opère vraiment qu’à la conjonction d’une création forte et dynamique, et d’un « public » dûment stimulé, informé, éduqué, et virtuellement impliqué dans l’acte créateur lui-même — en tant que « créateur immanent » aurait pu dire Mikhail Bakhtine.
Cette vision dialectique de la « démocratisation culturelle », distincte de l’ancienne politique de l’« offre » comme de la nouvelle politique de la « demand e », n’est guère compatible avec les principes comptables désormais en vigueur dans l’administration. Peut-on en effet croire que les économies réalisées sur le fonctionnement des administrations de la culture — fussent-elles «rendues plus efficaces et moins coûteuses» —, suffiront à financer « l’aide à la création et la démocratisation culturelle »?
Si la rigueur comptable, voulant que désormais « chaque euro dépensé soit un euro utile ! », devait faire sombrer la « démocratisation culturelle » dans les limbes des pieuses intentions, un objectif politique serait toutefois atteint: placer la culture sous la terrifiante souveraineté de l’« utile », de la loi de l’offre et de la demande, des marchandises ordinaires…
André Rouillé.

