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hervé torchetÉditionsDernière édition

Méhaignerie, le parrain de l'Union du Centre.

©  hervé torchet -

Cette note est longue, mais si vous voulez en savoir plus sur l'abus de biens sociaux de feu le CDS, il faut la lire jusqu'au bout.
 
J'ai adhéré au Centre des Démocrates Sociaux, le CDS, début octobre 1981. Six mois plus tard, ce parti que je connaissais à peine tenait congrès à Versailles. J'allai tout naturellement à ce congrès.
 
Il avait lieu dans le palais des ... congrès, sur l'une des grandes avenues de la ville, non loin du château. On déjeunait sous un châpiteau bleu nuit de cirque, sur la pelouse, un peu plus haut dans l'avenue. Il y avait du monde, mais on n'était pas noyé. Je suppose que devait y avoir 1500 ou 2000 personnes.
 
Ce fut un congrès paradoxal : au premier tour, cinq candidats se disputaient les voix des délégués désignés par les fédérations départementales. Il y avait Pierre Méhaignerie, Jacques Barrot, Bernard Stasi, Jean-Marie Caro (un Alsacien comme son nom ne l'indique pas) et un cinquième candidat, je ne me rappelle plus lequel, je me demande si ce n'était pas Jean-Marie Daillet.
 
Trois candidats arrivèrent nettement en tête : Bernard Stasi qui assumait depuis plusieurs années la présidence déléguée au nom de Lecanuet qui de fait présidait surtout l'UDF, Pierre Méhaignerie et Jacques Barrot. Stasi était grand favori, puisqu'il se trouvait dans la place. Son score était très confortable. Mais entre les deux tours, Méhaignerie et Barrot joignirent leurs forces et leurs délégués et emportèrent la victoire finale.
 
On disait Stasi proche de Raymond Barre et Méhaignerie plus de Giscard. Mais on apprit très peu de temps plus tard que le premier acte de Méhaignerie élu président avait été de téléphoner à Barre. Les choses se mettaient en place, du moins en apparence.
 
Pour le gamin que j'étais, Méhaignerie avait un grand avantage : il était jeune. Il avait 43 ans, exactement l'âge que j'ai aujourd'hui.
 
Il avait été ministre de l'agriculture, fils d'un député-maire de Vitré, en ... Bretagne. Il était lui-même député-maire de Vitré. Au CDS, il valait mieux être le fils de quelqu'un si l'on voulait réussir. Méhaignerie était fils de son père, Barrot fils, petit-fils, arrière-petit-fils etc., plus tard Bosson serait fils de son père, comme Baudis, comme beaucoup d'autres, à l'exception notable de Bayrou qui tua ce système.
 
Quoiqu'il en soit, Méhaignerie devint président. Et le CDS s'engagea résolument dans un processus de candidatures uniques avec le RPR d'alors, qui allait progressivement l'asphyxier en lui ôtant toute identité.
 
Méhaignerie avait peu de talent. C'était un orateur très en deçà de la moyenne, incapable de finir une phrase en ayant aligné les mots dans un ordre raisonnable, mélangeant constamment les genres, les temps des verbes, bref, une figure de proue en forme d'à-plat de poupe. De surcroît, il appartenait à la catégorie des centristes qui avaient choisi ce que nos amis de Leroy-Morin nomment l'àplat-ventrisme en rejoignant la majorité de Pompidou en 1969. Un collabo né.
 
Ce qu'il avait réussi de mieux, c'était sa fille, Laurence, une blonde très blonde (la mère est américaine), aux formes un peu trop dessinées pour mon goût, mais assez craquante, que j'ai vue pour la dernière fois pendant la soirée où, fin 1994, nous avons fêté au ministère de l'Éducation Nationale la victoire de Bayrou à la présidence du CDS.
 
Méhaignerie ne se contentait pas de l'ordinaire sans doute, car lors d'une université de printemps, en 1993, près du Mont-Saint-Michel (qu'on avait pavoisé d'hermines pour l'occasion, et nous siégions à Saint-Hilaire du Harcouet, en Normandie, mais dans une localité dont le nom est évidemment breton, bref...), il fit un curieux lapsus un peu appuyé. Il dit, aux jeunes qui se trouvaient là : "Il va falloir beaucoup m'astiquer ... euh... m'asticoter". C'était étrange. Et le jeune qui se leva, tout prêt visiblement à l'asticoter, voire à l'astiquer, c'était... Jean-Christophe Lagarde qui n'était pas encore maire de Drancy, ni d'ailleurs rien de notable, juste un militant un peu en vue.
 
Méhaignerie s'appuyait sur quelques fidèles. Parmi eux, Yves Pozzo di Borgo, actuel sénateur de Paris, dont le métier rémunéré fut pendant des années de ... faire la liaison entre le CDS et l'UDF dont le CDS était membre. Tâche éreintante sûrement, qui le contraignait à déjeuner fréquemment dans les dorures du Sénat. Un calvaire.
 
Il y avait aussi François Froment-Meurice. Un poème.
 
Conseiller d'État, fils d'ambassadeur, descendant d'un personnage dont Victor Hugo parle souvent dans ses carnets, l'"orfèvre Froment-Meurice", FFM avait fait partie du cabinet du premier ministre Raymond Barre, ce qui l'autorisait sans doute à toiser les réalités avec désinvolture.
 
J'ai le souvenir surréaliste d'un atelier de l'Université de printemps des jeunes du CDS, à Mur de Bretagne (en ... Bretagne), début 1988, où FFM détaillait ses recettes pour le financement de l'activité politique. De son point de vue, la solution, pour trouver de l'argent, était simple : le racket.
 
- Vous allez voir le patron de n'importe quelle grande surface près de chez vous. Ne vous inquiétez pas : ces gens-là donnent à tout le monde. Il vous suffira de dire que vous représentez tel parti politique, ou tel élu, ou tel candidat et vous verrez, très vite, ils vont vous sortir de l'argent.
 
C'était impensable. Consternant. Le fait était déjà révoltant, mais qu'il ose le clamer comme ça, en public, devant la presse (qui n'en a rien rapporté, soit dit en passant), c'était... confondant.
 
Quelques mois plus tard, lorsque Pierre Méhaignerie décida de quitter le groupe UDF de l'Assemblée nationale pour créer le groupe Union du Centre avec la plupart des députés CDS, ce fut FFM, avec cette jolie mentalité, qui devint secrétaire général du groupe.
 
C'est l'époque où fut mis sur pied l'invraisemblable système qui causa leur perte collective et dont l'élection européenne de 1989 fut un temps fort.
 
Méhaignerie avait décrété que le CDS n'avait pas d'argent.
 
Et pour être sûr que cette affirmation ne serait pas démentie, il avait vidé les comptes en banque... Direction... la Suisse. Il disait : le parti n'a pas d'argent et quand il en a, c'est moi qui lui en trouve (avec les méthodes de FFM, bien sous-entendu).
 
De fait, Méhaignerie disposait d'argent liquide. Beaucoup.
 
Lors de l'instance qui, quelques années plus tard, mit fin à leurs opérations en condamnant Méhaignerie, Barrot et FFM pour abus de biens sociaux au détriment de leur parti, on apprit l'organisation du système.
 
L'argent, du compte du CDS, était viré sur un compte en Suisse. De là, il était de nouveau viré sur le compte d'une association contrôlée par FFM, "SOS chrétiens du Liban". Et FFM allait à la banque chercher le pognon.
 
Et je dois dire que j'ai le souvenir précis d'une scène très cocasse : la juge, goguenarde, détaillait la manoeuvre finale en s'adressant à Froment-Meurice :
 
- Donc, vous montez sur votre mobylette et vous allez à la banque. Là, vous prenez l'argent et vous le glissez dans les sacoches de votre mobylette. Puis vous revenez rue de l'Université, vers M. Méhaignerie. Mais là, il n'y a plus un million, comme au départ. Il manque 150 000 Francs. Et ces 150 000 Francs, qu'est-ce qui leur est arrivé ? Ils sont tombés des sacoches ? Vous ne savez pas ? Vous ne savez pas.
 
Elle n'aimait pas qu'on se paie sa tête, la magistrate. Évidemment, tout ça était minable. Et dire qu'elle avait en face d'elle un conseiller d'État, membre de la plus haute instance juridictionnelle de l'ordre administratif... et deux anciens ministres.
 
Au passage, disons que 1 million de Francs font plus de 300 000 Euros d'aujourd'hui et 150 000 Francs, sans doute 50 à 60 000 Euros. Ce n'était pas rien.
 
Ce procès fut aussi surréaliste, en ce sens que les grandes surfaces mises à contribution par Froment-Meurice s'y portèrent parties civiles. Elles réussirent ainsi à récupérer plusieurs millions de Francs de l'époque (sans doute un million d'Euros d'aujourd'hui), qu'elles n'avaient pourtant sûrement pas versés sans contrepartie...
 
Quoiqu'il en soit, ce fut l'affaire qui liquida Méhaignerie, alors qu'on n'a jamais rien vu venir malgré toutes les rumeurs qui ont couru sur le célèbre pont de l'île de Ré. Il fut condamné à six mois avec sursis, comme Barrot. Mais la loi d'amnistie de 1995 avait opportunément décidé que les peines inférieures à six mois fermes seraient amnistiées. Et Méhaignerie, comme d'ailleurs Barrot, s'en tirèrent sans casier judiciaire.
 
Voilà ce qui fait que l'orsque j'ai lu que la stratégie de dilution du MoDem dans un précipité centriste, en Bretagne, avait commencé par une Union du Centre (modèle breveté en 1988 par Méhaignerie) dans l'Ille et Vilaine de Méhaignerie, j'ai eu un peu d'agacement.
 
Et maintenant, Jean Arthuis (qui était tout de même trésorier adjoint du CDS à l'époque des faits que je viens de mentionner) qui crée une union centriste en Mayenne, tout cela finit par devenir contrariant et mériterait une fessée. Après tout, si c'est Morin qui s'en charge , je ne pleurerai pas. À à plat-ventriste, à plat-ventriste et demi.

© hervé torchet : Méhaignerie, le parrain de l'Union du Centre.

Repris par Journal MoDem, grodem,mouvement (vaguement) démocrate grolandais

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