culture
Le printemps des torticolis
© Dorham - accéder à la source Cravache Moi Gunther - infos
30.04.08 | 13:44
Chaque jour, il venait à la porte de chez elle.
Chaque jour, chaque matin, rien que pour le bonheur de l’apercevoir quelques instants, quelques instants seulement, une maigre silhouette se dessiner derrière les voiles de sa fenêtre.
Seulement, pour savourer son ombre, son découpage maniéré déchirant la tapisserie poussiéreuse qui recouvrait les murs de sa chambre ; le premier étage.
Chaque jour, il venait, se tordait le cou à s’en faire mal. Il était comme un jardinier qui ne savait planter que des torticolis, et qui, chaque matin, semait le bourgeon qui le soir venu, annihilerait la capacité de rotation de sa nuque, le rendrait immobile, incapable de soutenir une conversation avec quiconque, le frère, la sœur, la mère, putain, pas tous en même temps, vous me faites souffrir le martyr.
« Shhhhhhhhhhhh », répondait-il quand quelqu’un entrait le soir dans le salon et disait « Toinou », parce qu’il tournait la tête brusquement, ne se souvenant plus de la perfection de sa peine. Pas tous en même temps, ne me parlez plus, ne m’appelez plus, laissez-moi en paix, s’il vous plait…
Chaque matin, il se levait bien plus tôt que de raison, bien plus tôt qu’un ouvrier partant travailler alors qu’il fait encore nuit, bien plus tôt que quiconque. Et chaque matin, il martyrisait sa nuque en levant son visage vers la fenêtre nue du premier étage, pour la voir, un instant, même si elle ne venait presque jamais. Rien à faire, ce « presque » était le même « presque » qui avait métamorphosé un gros caillou en planète douée de vie avec plein d’hommes et d’animaux pour chatouiller son ventre. Ce « presque » était le miracle sans lequel son existence aurait été creuse, molle et morte. Dans sa vie, il y avait ce « presque » et rien d’autre !
Parfois, il arrivait qu’il se décourage et elle choisissait toujours ses matins là pour se montrer. Elle se montrait. Elle. N’allez pas croire que Toinou était un saint homme asexué. Quand je dis qu’elle montrait, c’est qu’elle montrait. Elle montrait son cul, ses seins, sa motte, l’intérieur de ses jambes et son cassis de sang, elle se montrait toute entière, peu souvent mais à chaque fois longuement, pour qu’il ne puisse oublier l’effet savant de son corps obscène sur son imagination.
Et c’est pourquoi il revenait ; pour savoir si elle était encore vivante, pour irriguer de son désir ses serres géantes de torticolis et pour parfois contempler son évanescente beauté.
Tags : culture
Journaux : Les boulets du Web 2.0





Journaux
Imprimer
