culture
La Farandole (4)
© Dorham - accéder à la source Cravache Moi Gunther - infos
28.10.08 | 13:00

Josiane et Marcelle sirotent des grands verres de thés glacés derrière l’aquarium. Un beau jeune homme est attablé derrière la console. Il fait aller et venir de minuscules manettes et contrôle ce qu’il appelle des potentiomètres. Il en montre un, qui « règle les basses », à Josiane qui feint d’être réellement intéressée. Depuis qu’elle prend de la D.H.E.A., fournie illégalement par un pensionnaire encore bien conservé d’origine russe, ancien dignitaire communiste à ce qui se dit, on ne la tient plus. Si on inventait un médicament qui, en plus du désir sexuel, serait capable de lui rendre quelque vigueur musculaire, elle lui sauterait dessus et s’empalerait sans permission sur son membre. Ça oui, elle le ferait ! Mais ce médicament n'existe pas encore, l'arthrite, l'arthrose, l'ostéoporose, toutes ces afflictions la font grincer comme un manoir abandonné.
Marcelle est impatiente. Elle demande si ça va prendre longtemps. Le jeune homme s'excuse : "il faut que la prise soit bonne, on ne comprend rien à ce qu'elle raconte". Le mot "prise" fait un effet boeuf sur Josiane qui serre les cuisses, comme si l'extase allait sortir subitement d'entre ses jambes, affublée d'un chapeau pointu et d'un nez rouge de clown ! Marcelle se retourne alors vers son amie et lui chuchote (trop fort) dans l'oreille gauche : "tu ne vas pas t'arrêter une seconde, ou alors va t'isoler avec ton canard vibrant dans les toilettes..."
Les prises se succèdent l'après-midi entière, laissant Josiane rêveuse, le souffle court, mais aucune ne s'avère satisfaisante. Jeanne, derrière le micro, mâchouille le vocabulaire comme un enfant qui ne parviendrait pas à avaler un steak trop cuit. Les consonances trop dures sont muettes, désespérément, les mots qu'elles prononcent semblent ne comporter que des voyelles. De temps en temps, elle s'endort, ce qui oblige Marcelle à faire irruption dans la cabine de prise de son pour la réveiller d'un coup de coude dans les cotes. Parfois aussi, ils la laissent dormir et Josiane tente d'en savoir plus sur le beau technicien ; de vagues questions en apparence innocentes pour sonder son intimité. L'idiot en rougirait presque, la parole aussi basse qu'elle peut l'être, il dit : "Madame, c'est un peu personnel". Quand Josiane s'impatiente, elle fait un signe de tête à Léon qui soutient Jeanne dans son combat contre l'élocution. Aussitôt, il fait "oui" de la tête, repose le corps de la doyenne sur le dossier capitonné de la chaise, se dirige vers le canapé, se saisit d'une petite trousse en cuir, latéralement fermée par une grande fermeture éclair. Quand il l'ouvre, la trousse s'ouvre en deux et laisse découvrir un assortiment de seringues et d'ampoules. Puis, savamment, il prépare une injection tonique pour la vieille dame aux voyelles, qui ouvre grand les yeux dès que la première goutte de sérum court dans ses veines.
Ce soir, une fois rentrés, Marcelle se montrera conciliante avec Léon. Elle couvrira son vieux corps de baiser, sa vieille queue rabougrie de sa langue épaisse et gorgée de sang, elle achètera de nouveau son silence. Elle le gavera de viagra (fourni également par Andréi, le kagébiste de la pension) pour qu'il vienne en elle. Elle fera même semblant de jouir, peut-être feindra-t-elle de mordre son oreiller. Le Plaisir me submerge, mon beau Léon. Comme dans une vieille chanson de guinguette, de bastringue, de vieux voyous. Il lui arrive de se dire que le pauvre homme ne dirait rien, même si elle ne consentait pas à le récompenser ainsi. Il continuerait à faire ce qu'elle lui demande. C'est ça l'Amour. On planque les cadavres de celle qu'on adule, on découpe les macchabées pour elle sur la table de la cuisine avec une scie électrique de cuisine, qui sert ordinairement à découper le gigot dominical, on consent aux pires atrocités, on se tait, on devient un assassin. C'est l'Amour. Mais de la sorte, en fabriquant ce chantage de toutes pièces, elle ne s'écarte pas d'une ligne de conduite qui lui semble encore conforme à ses moeurs. Puisqu'elle est victime - même imaginaire - de la lubricité masculine, elle peut alors s'autoriser les pires perversités sans rien perdre de l'amour propre qui fait sa force, sans rien perdre de ce qu'elle considère comme sa plus chère vertu.
Josiane demande au jeune technicien de la laisser dire quelques mots par le biais des haut-parleurs. Dans la cabine de son, sa voix résonne. Léon reste stoïque et Jeanne se recroqueville légèrement. La voix dit : "tu vas la chanter cette chanson, Jeanne, tu la chanteras, pour sûr !" Derrière elle, Marcelle pousse un petit cri d'extase.
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