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Quindi... Le Bhoutan devient une Monarchie Parlementaire et un acteur politique régional
© Arnaud Hoyois - source - infos
25.03.08 | 20:32
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Le petit royaume bouddhiste du Bhoutan, avec une population mal estimée, oscillant entre 810 000 et 2,3 millions d'habitants, situé à l'est de la chaîne himalayenne, coincé entre la Chine et l'Inde, a finalement franchi le pas de la démocratisation ce weekend en tenant sa première élection législative, lui permettant de passer d'une monarchie absolue (vieille d'un siècle) à une monarchie parlementaire. Ce changement de régime, qui avait été prévu depuis 1998 (date du transfert des compétences exécutives du Roi au Conseil des Ministres, le Lhengye Zhungtshog) dans un projet constitutionnel préparé par l'ancien monarque, Jigme Singye Wangchuck (prévoyant un système parlementaire bicaméral avec une Assemblée Nationale de 47 membres et un Conseil National de 25 membres qui pourraient, à la majorité des deux tiers, destituer le roi, devenu Chef de l'Etat avec des fonctions représentatives), et préparé en douceur (avec un premier scrutin factice en avril et mai 2007), car il n'est pas issu d'une revendication populaire forte, trouve sa logique dans l'histoire et la géopolitique de la région. Le Bhoutan n'a jamais été colonisé mais avait été traité en suzeraineté par le régime des Raj ce qui le forçat à adopter un régime monarchique en 1907. L'isolation auto-imposée du régime bhoutanais ne rentrait pas en conflit avec les ambitions impériales britanniques, et le contrôle que ces derniers voulaient exercer sur les politiques étrangère et de défense du Bhoutan. Le traité de coexistence pacifique signé entre l'Inde et le Bhoutan en 1949, transférait les compétences du Royaume-Uni à l'Inde, tout en assurant la continuité de l'Etat Bhoutanais, et une indépendance grandissante en matière de politique extérieure, et notamment en ce qui concerne les relations bilatérales avec la Chine. En 2007, ce traité fut d'ailleurs modifié pour reconnaître l'indépendance totale du Bhoutan, et rendre de jure une situation d'indépendance de facto depuis 58 ans. Cependant, suite aux pressions importantes des trois principaux acteurs géopolitiques de la région (Inde, Chine, Pakistan) sur les monarchies himalayennes (Népal, Bhoutan, Tibet), ces dernières tentent d'adapter leurs régimes aux nouvelles réalités géostratégiques qui leur assureraient une légitimité démocratique internationale, une reconnaissance plus sérieuse de la part de leurs voisins, la réintégration des contestataires communistes au sein des institutions du régime, et une autonomie culturelle et/ou politique pour leurs populations. C'est dans ce cadre que le Népal avait réalisé sa réconciliation politique interne, et le changement institutionnel permettant l'abolition de sa monarchie en décembre dernier (voir billet), que le Tibet et la Chine connaissent une période de turbulences, et que le Bhoutan change aujourd'hui son régime.
Grand vainqueur du scrutin, Le Parti Vertueux du Bhoutan (fusion de deux partis politiques) de l'ancien Lyonpo (Premier Ministre) Jigmi Thinley (56 ans) a remporté 44 des 47 sièges de l'Assemblée Nationale (les autres trois sièges ont été remportés par le Parti Démocratique Populaire ). D'inspiration monarchiste, le parti et l'exécutif veilleront au respect de Jigme Khesar Namgyel, le Roi Dragon (Druk Gyalpo) âgé de 28 ans, diplômé de Wheaton et Oxford, et ancien représentant du Bhoutan à l'ONU (il fait l'objet d'un culte en Asie en tant que plus jeune souverain), devenu Roi en décembre 2006 suite à l'abdication éclair de son père. Le taux de participation du scrutin était relativement élevé avec 79,4%. Le résultat démontre la forte prime au vainqueur (94% des sièges pour 67% des voix) et s'explique, malgré les programmes de développement économique et construction d'infrastructures (délaissées jusqu'aux années 60) similaires des deux partis, par la perception que Jigmi Thinley et son parti ne sont pas liés au pouvoir royal (le Parti Démocratique Populaire est contrôlé par l'oncle de l'ancien Roi, Sangay Ngedup, lui aussi ancien Premier Ministre). Le Conseil National, deuxième chambre du système parlementaire assurant la représentation des territoires (anciennement féodaux), est composé de 20 membres élus (le 31 décembre 2007), un dans chaque Dzongkhag (districts du pays qui bénéficient de nouveaux pouvoirs issues du processus de décentralisation démarré en 1981), et cinq membres désignés par le Roi. Le Conseil National agira en contrepouvoir éventuel de la première chambre. Tous ses membres doivent avoir réalisé des études supérieures, chose encore rare dans ce petit pays enclavé. Les deux chambres et l'exécutif, réunit au sein du Conseil des Ministres, devront s'attaquer aux problèmes d'une société en cours de modernisation, urbanisation et ouverture au monde. Il s'agit principalement de permettre une plus grande croissance économique avec la construction d'infrastructures, de lutter contre le chômage (la plus grande industrie du pays, l'hydro-électricité exportée en Inde, ne produit que très peu d'emplois), la criminalité, la toxicomanie et de régler la crise officieuse des réfugiés népalais.
Les deux partis politiques qui participaient au scrutin s'étaient engagés auprès du Roi à poursuivre la politique du Bonheur National Brut (BNB). Cette politique, unique au monde, initiée en 1972 par le père du Roi actuel, a pour objectif d'améliorer la qualité de vie des bhoutanais plutôt que s'attaquer uniquement aux facteurs de croissance. Utilisée lors de l'élaboration des plans quinquennaux du Royaume, cette mesure intègre des facteurs de croissance socio-économique, la promotion des valeurs culturelles, la préservation de l'environnement naturel, et la bonne gouvernance. Cependant, il n'existe pas de définition quantitative exacte du BNB; des mesures qualitatives comme le bonheur et le bien-être sont privilégiées. De nombreux travaux théoriques ont été effectués pour mieux mesurer le BNB lors de trois conférences internationales. Il fait l'objet d'une attention particulière des altermondialistes qui espèrent pouvoir généraliser cette mesure au niveau international. Dans le cadre d'une amélioration du BNB du Bhoutan, la télévision et internet, interdits sur le territoire, ont été autorisés à partir de 1999, mais avec une mise en garde royale sur le risque que représentent ces outils pour le maintien de la culture bhoutanaise.
Du point de vue sécurité intérieure, le Royaume du Bhoutan est en permanence menacé par plusieurs groupes armés dont les Forces du Tigre du Bhoutan, la branche armée du Parti Communiste du Bhoutan, que le Royaume espère réussir à réintégrer dans le jeu politique démocratique. La force la plus organisée est le Front de Libération d'Assom (3000 hommes), un des groupes indépendantistes du nord-est indien, avec des bases arrières au Bhoutan et au Bengladesh. En 2003, le gouvernement bhoutanais a mené, de concert avec les forces militaires indiennes, une opération forte contre le Front de Libération d'Assom, libérant le sud-est du Bhoutan (une milice avait été mise en place pour protéger l'ensemble du territoire bhoutanais) et expulsant les forces rebelles hors du pays. Finalement, des groupes de rebelles non identifiés, qui recrutent dans les camps de réfugiés népalais au Bhoutan, sont apparus en 2007 et ont fait exploser 11 bombes dans le pays provoquant la mort d'une personne. Pour lutter contre les insurgés et maintenir l'ordre dans le pays, le Bhoutan dispose d'une armée de 6000 hommes, une garde royale de 1000 hommes et une force de police, tous trois entraînés par l'armée indienne. Le Bhoutan dépend aussi de l'Inde pour sa défense aérienne.
Le Bhoutan n'entretient pas de relations diplomatiques formelles avec son voisin chinois. Cependant, des accords ont été mis en place depuis 1998 pour mieux démarquer la frontière (et assurer la tranquillité frontalière) entre le Bhoutan et la Chine. Le Bhoutan a, par ailleurs, des consulats à Hong Kong et Macao, qui lui permettent de communiquer de manière informelle avec le gouvernement de la Chine Populaire. Les relations se sont cependant tendues depuis une incursion militaire chinoise en 2005 (pour cause de tempête dans la chaîne himalayenne) qui s'est transformée en occupation illégale du territoire, avec la construction par les chinois de routes et autres infrastructures en territoire bhoutanais, qui pourraient potentiellement envenimer les négociations pour la détermination des frontières permanentes entre les deux pays. Pour ce qui est des relations avec l'Inde, la monarchie bhoutanaise entretient des liens historiques qui lui permettent de vivre de manière symbiotique avec son grand voisin. Cependant, ces liens qui la protègent en partie des autres grands acteurs de la région, lui font aussi encourir des risques d'importation de conflits extérieurs sur son territoire. C'est le cas de ses relations avec le Front de Libération d'Assom, mais aussi des relations avec le Bengladesh, le Népal et le Tibet. Par ailleurs, les relations du Bhoutan avec les grandes puissances internationales, non présentes à l'échelle régionale, se font à travers New Delhi. Les relations avec le Népal sont très marquées par la présence d'une importante population népalaise au Bhoutan. La vague d'émigration népalaise, amplifiée par la guerre civile dans ce pays (1996-2006), a crée un véritable problème de population au Bhoutan, dont plus de la moitié de ses habitants officieux pourraient être d'origine népalaise. Une première vague de mesures discriminatoires avaient été mise en place dans les années 80, suivie d'une deuxième en 1998 avec des lois réservant les emplois aux bhoutanais, la défense active de la culture traditionnelle bhoutanaise (démarrée en 1981, avec l'obligation d'adhérer au code de conduite, Driglam namzha), et l'obligation, pour l'ensemble des résidents, du port de vêtements traditionnels du Nord Bhoutan. Lorsque le gouvernement du Bhoutan avait essayé d'expulser des immigrés illégaux népalais en 1990 (approximativement 100 000 ont été expulsés), des violences s'étaient faites sentir à travers le pays et une vague d'attentats avait été déclenchée contres les institutions gouvernementales. La fuite des centaines de milliers de népalais du Bhoutan et leur relocalisation dans des camps de réfugiés au Bhoutan, en Inde et au Népal demeure un sujet de tensions régionales. Les népalais résidant au Bhoutan ne bénéficient pas de la nationalité et ne peuvent donc pas voter. Finalement, le Bhoutan est membre du SAARC, l'Association Sud Asiatique pour la Coopération Régionale, qui regroupe 8 pays d'Asie du Sud et de la chaîne himalayenne représentant un cinquième de la population mondiale (1,4 milliards d'habitants) assurant la coopération culturelle, agricole, de santé publique, anti-drogue, anti-terroriste et le développement d'une zone de libre échange à partir de 2006, le SAFTA, devant permettre l'élimination des droits de douane d'ici 2016. Cependant, cette organisation internationale est souvent jugée inefficace à cause de son incapacité récurrente à réconcilier les positions de l'Inde et du Pakistan et à gérer les conflits régionaux (Sri Lanka, Cachemire).
Quindi... La "Terre du Dragon Tonnerre", sera désormais un acteur ouvert sur l'extérieur, cherchant à assurer sa pérennité, plutôt qu'un petit royaume refermé sur lui même à la recherche de son BNB. La crise tibétaine sera un galop d'essai de sa nouvelle légitimité politique et devrait lui permettre d'intervenir de manière constructive dans les relations régionales, souvent tendues compte tenu de ses trois voisins, mastodontes de la géopolitique mondiale, et de ses deux autres voisins problématiques, le Népal et le Bangladesh. Le Bhoutan pourrait aussi, potentiellement, devenir un acteur économique de la région en profitant de son intégration au sein du SAARC, qui pourrait agir en tant plateforme privilégiée pour profiter de la mondialisation. Cela dépendra de sa capacité à développer une diplomatie active, qui lui permette de dépasser les tensions Indo-Pakistanaises, de profiter du développement rapide de l'Inde et des opportunités de tourisme entre les différents pays de la chaîne himalayenne.
Par ailleurs, les efforts de modernisation culturels et politiques bhoutanais devront se faire en parallèle d'une éducation sur les avantages et inconvénients de la mondialisation, au risque de voir l'ensemble éroder la culture traditionnelle bhoutanaise et provoquer une réaction conservatrice violente. Les efforts de la monarchie pour limiter l'impact déstabilisateur de ces changements sont louables, mais ils doivent aller de pair avec les efforts de la communauté internationale. De plus, afin d'assurer une véritable transition démocratique du Bhoutan, le Roi actuel, tout comme son prédécesseur devront veiller à ne pas intervenir excessivement dans la politique partisane du pays, se réservant pour le rôle de Chef d'Etat symbolique et garant des valeurs traditionnelles et des nouvelles valeurs démocratiques du pays. Le rôle du Roi pourrait se révéler central pour ancrer la démocratie dans un pays où une part importante de l'électorat se dit "heureux, excité et inquièt" du changement institutionnel et de la perte d'harmonie actuelle du pays.
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