angèlepaoli
15 juin 1767/Italo Calvino, Le Baron perché
© angèlepaoli - 15.06.08 | 19:34
INCIPIT DU BARON PERCHÉ
C’est le 15 juin 1767 que Côme Laverse du Rondeau, mon frère, s’assit au milieu de nous pour la dernière fois. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions dans la salle à manger de notre villa d’Ombreuse ; les fenêtres encadraient les branches touffues de la grande yeuse du parc. Il était midi ; c’est à cette heure-là que notre famille, obéissant à une vieille tradition, se mettait à table ; le déjeuner au milieu de l’après-midi, mode venue de la peu matinale Cour de France et adoptée par toute la noblesse, n’était pas en usage chez nous. Je me rappelle que le vent soufflait, qu’il venait de la mer et que les feuilles bougeaient.
― J’ai dit que je ne veux pas et je ne veux pas, fit Côme en écartant le plat d’escargots. On n’avait jamais vu désobéissance plus grave.
Le baron Arminius Laverse du Rondeau, notre père, coiffé d’une perruque Louis XIV descendant jusqu’aux oreilles et démodée comme tout ce qui lui appartenait, siégeait à la place d’honneur. Entre mon frère et moi était assis l’abbé Fauchelafleur, chapelain de notre famille, notre précepteur. En face de nous, le générale Konradine du Rondeau, notre mère, et notre sœur Baptiste, la nonne de la maison. À l’autre bout de la table, en costume turc, était assis l’avocat Æneas–Sylvius Carrega, hydraulicien, régisseur de notre propriété et notre oncle naturel, puisqu’il était le frère illégitime de notre père.
― Oooh bien ! Oooh alors !
Maintenant que nous avions pris place à la table commune, nous sentions s’accumuler en nous les griefs familiaux, triste chapitre de l’enfance. Notre père et notre mère ne nous quittaient pas des yeux : « sers-toi de ta fourchette et de ton couteau pour le poulet, tiens-toi droit, ôte tes coudes de la table », ça n’arrêtait pas ; sans compter notre insupportable sœur Baptiste. Ce ne furent que gronderies, piques d’amour-propre, punitions, bouderies. Jusqu’au jour où Côme refusa les escargots et décida de séparer son destin du nôtre.
Italo Calvino, Le Baron perché [1957 ; 1959 pour la traduction française], Éditions du Seuil, Collection Points, 2001, pp. 11-12. Traduit de l’italien par Juliette Bertrand.
Voir aussi : - (sur Terres de femmes ) 15 octobre 1923 Naissance d’Italo Calvino (extraits des Villes invisibles ) ; - (sur Terres de femmes ) 19 septembre 1985 Mort de Italo Calvino (extrait des Fables italiennes ). |
Retour au répertoire de juin 2008
Retour à l' index de l'éphéméride culturelle
Retour à l' index des auteurs
Retour à l' index de la catégorie Péninsule (littérature italienne et anthologie poétique)
