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Agnès MaillardÉditionsDernière édition

Tri sélectif

©  Agnès Maillard -

Une drôle de journée, comme il en arrive parfois, où rien ne se passe comme prévu et où finalement, on fait de son mieux pour retomber sur ses pattes.


Bistrot fleuri
Mise en ligne par Le Monolecte

Au début, c'était juste objectif : glande. Ne rien faire, ne pas tirer une rame, se laisser vivre en cette belle journée de printemps radieuse de nouveau arrachée à la convoitise du MEDEF. Buller comme des forcenés, naviguer mollement sur la toile, peut-être prendre des photos de petits nuages moutonnants sur fond de ciel bleu dur. Et puis, sur le coup de 11h, ça lui a pris comme une envie de femme enceinte : et si on allait bouffer dehors? J'ai manqué rétorquer du tac au tac : et si on restait, vu qu'on n'a pas de fric et pas de perspective d'amélioration?, mais même les bolchéviques enragés avec le couteau coincés entre les dents aiment se balader dans la Gasconne ensoleillée et étirer leurs arpions sur la terrasse d'un petit troquet accueillant niché au fin fond d'un bled improbable. Faut-il dire que c'était une perspective nettement plus réjouissante que de dépoter une tournée de restes pour la troisième fois de la semaine? Du coup, j'ai juste soulevé un sourcil vaguement intéressé en attendant la suite.

Du coup, je ne réponds même pas à Fil qui a attendu un fichier toute la journée et tout le monde bouge sa graisse, par la perspective d'une belle ballade alléché.

À midi tapante, nous sommes tous dans la Mégane, attendant en silence que le conducteur ait fini de compter les clignotements du système de verrouillage centralisé, parce que l'antidémarrage de la caisse nous a lâchés comme il l'a lâché la plupart des heureux propriétaires de Mégane et que du coup, nous devons laborieusement rentrer le code de déverrouillage à la main à chaque fois que nous prenons la caisse, si nous voulons démarrer.

Ça, c'est la vie du micro-bled au milieu de nulle part : nous devons amener nos ordures nous-mêmes à l'un des collecteurs disposés de ça et là à travers la campagne. Nous passons en trombe devant celui qui dessert notre chemin.


Drôle d'endroit pour une rencontre
Mise en ligne par Le Monolecte

Eh oui, non contents de faire les éboueurs nous-mêmes, nous trions aussi méthodiquement nos déchets! Comme toutes les plateformes de collecte ne sont pas équipées de la même manière, nous devons naviguer de l'une à l'autre, en fonction des besoins et des itinéraires.
Je suis en train de balancer les bouteilles en verre une à une dans la colonne dédiée à cet usage, quand je l'entends jurer. Il a mouvement de recul et je vois du coin de l'œil un truc bouger dans le conteneur principal. Arg, peut-être un rat, ou un serpent, ou un truc vivant quelconque et pas sympa.

Sauf qu'il s'agit d'un minuscule chaton au miaulement aigu et pathétique, bientôt rejoint par son frère jumeau.

Nous avions manqué leur balancer dans les 10 kilos de merdasses sur la tronche. Les deux bestioles sortent de l'amas d'immondices comme des survivants d'une explosion thermonucléaire, ce qu'ils sont quelque part.

Derrière, la gosse : ho, les mignons petits chats, ils viennent avec nous, hein?

De toute manière, je ne me voyais pas les abandonner en rase campagne au bord d'une route, ni leur éclater la tronche d'un geste vif et précis sur le rebord de la poubelle. Je n'avais donc pas beaucoup d'option.

Non, je ne vois pas aussi loin, je sais juste que je ne pouvais pas les laisser là. Comme dirait l'autre, il y a des moments, il ne faut pas se poser de questions et just do the right thing . Même pas sevrés, tout barbouillés de merde et de déchets non identifiables, même avec un bol de lait (oui, je sais que les chatons digèrent très mal le lait de vache, mais un jour férié à midi, j'ai pas mieux sous la main), je ne suis pas sûre qu'ils durent très longtemps. Mais les laisser là, en me disant que ce n'est pas mon problème, pas de ma faute, pas de ma responsabilité, que je ne l'ai pas voulu, patati, patata... non!

J'ai improvisé un nid avec un vieux t-shirt que j'aurais dû jeter il y a 4 ou 5 ans, un peu de lait, et je les ai laissé dans la cabane à outils, grande, ventilé et suffisamment sécurisée pour les mettre à l'abri des prédateurs.

Finalement, quand nous sommes arrivés au restaurant du Centre à Bassoues, c'était le coup de feu. On a attendu un peu que quelqu'un nous fasse signe, nous jette, nous dise bonjour, mais les serveurs nous passaient à ras des mollets en tirant la tronche et en agissant exactement comme si nous étions des bidules en plexiglas. J'ai fini par couiner une sorte de Bonjour, excusez-moi... à la volée d'une vieille à l'air encore plus morose que les autres, que j'avais identifiée comme étant la patronne et j'ai du me résoudre à croire qu'elle était sourde et aveugle à la fois. Elle nous est repassée sous le nez avec une côte à l'os gargantuesque sur un plateau de bois, en nous bousculant un peu au passage.
Ce n'est pas que j'attends spécialement qu'on me fasse des courbettes quand j'arrive quelque part et j'aurais parfaitement compris un simple et même pas souriant on sert plus ou on est complet, mais le coup toi, je ne te calcule pas, tu n'es pas dans mon espace-temps ça commence à vraiment me taper sur le système. Je dois avoir une tête de glace sans tain ou quelque chose d'approchant.

On s'est tiré dans l'indifférence générale. Des fois, j'aimerais être l'une de ces espèces de rustres qui savent claironner à la cantonade : Bon alors, faut butter qui si on veut bouffer, ici? mais non, je suis juste passée à autre chose en me jurant juste de leur faire une pub d'enfer.

13h20, château du Haget  : un endroit magnifique avec un super chef... il y a trois ans. Mais il y a un super resto à Bassoues. Ha bon, ils ne vont ont pas reçu? C'est bizarre... sinon, il y a l'Auberge de Montesquiou... et entre nous, c'est meilleur qu'à Bassoues.

13h30, Auberge de Montesquiou : on dirait une sorte de bar de village, tout vide et pas beau. J'entre, et sur un coin de comptoir, il y a un vrai vieux gascon, qu'on reconnaît à sa trogne burinée par le temps, le soleil et les petits coups d'Armagnac. Il a les yeux pâles délavés de ceux qui ont bien vécu et il se tape une belle tranche de jambon de pays qu'il découpe avec son Opinel.

20 minutes...

comme quoi...

On est loin de la maison, on a faim et on a passé l'heure raisonnable de service. On peut toujours aller à Vic... avec la Pentecôte , il y aura sûrement une sandwicherie ouverte. Et les arsouilleurs nous laisserons tranquille : doivent encore dormir dans leur vomi. On repart, avec la conviction que nous avons encore le droit à une journée de merde. Nous sommes assez coutumiers de ce genre de galère, les sorties en famille où jamais rien ne se passe comme prévu. En plus, on a bouffé un quart de plein et au prix du sans plomb, c'est vraiment cher pour une sortie ratée.


Rescapé de poubelle
Mise en ligne par Le Monolecte

On déboule finalement à Saint-Jean-Poutge, soit carrément plus à l'est que prévu : c'est tout le charme des petites routes du Gers... On avise le Chaudron, un routier devant lequel nous sommes passés 100 fois sans nous arrêter. Il est 14h00, dernier arrêt avant le terminus.

Non seulement la femme à l'accueil nous sourit comme si nous étions les rois mages en personne avec tout le kit de cadeaux livrés avec, mais en plus, elle va demander si le chef est OK pour nous servir. Au point où on en est, on est prêt à bouffer ce qu'il voudra bien nous jeter dans l'écuelle. En fait, on peut commander ce que l'on veut. Et la serveuse s'excuse parce que, pour certains plats, il va falloir attendre, au moins cinq minutes.

La nourriture est bonne, le service sympa et pendant que l'on mange, la fille de l'aubergiste nous chante Céline Dion a capella . Je ne suis super pas fan de Céline Dion, mais je m'en fous un peu. Finalement, notre journée a été réussie.

Peut-être même plus que prévu.

Au fait, j'ai deux jeunes chats noirs qui ne demandent qu'à être adoptés.


© Agnès Maillard : Tri sélectif

Repris par Left_blogs, Le polylecte, Le Journal d'Odanel, Sud Républicain, léon

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